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"REVES DE PIERRES" ANTONIN ARTAUD : GEOLOGIE PREMIERE ET POETIQUE DU MONDE (suite)

Publié le 26 septembre 2009 par Regardeloigne

LIRE DA'BORD L'ARTICLE PRECEDENT.

Le 6 février 1936, Antonin Artaud débarque au port de Veracruz. Il a quarante ans.il a connuunedésastreuseexpérienceaveclesurréalismeetson excommunicationparAndréBreton ;il a connu l'échec de sa tenta­tive au théâtre et au cinéma .il est accablé par un délabrement grandissant dû à l'usage de la drogue ; l'Europe est devenue pour lui un enfer. Mais pourquoi le Mexique ? JMG LE CLEZIO dans un magnifique texte a relié le voyage d’artaud au « rêve mexicain 

« D'autres rêves ont traversé l'histoire du Mexique, plus généreux sans doute que le rêve des Conquérants, l'extravagance de Napoléon III ou l'aventure d'Iturbide ; je veux parler des rêves d'un monde meilleur que firent les premiers évangélisateurs espagnols, celui de Bartolomé de Las Casas, touché par la beauté et par l'innocence des Indiens, victimes de la cruauté des colonisateurs qui les exploitaient….

Mais ces rêves et ces aventures, qui ont traversé le Mexique dès la Conquête, ne sont pas des manifesta­tions gratuites de l'imagination.

Il faut avant tout, me semble-t-il, les rapprocher du pouvoir de rêve qui est au cœur même des civilisations précolom­biennes : rêves prophétiques, rêves où les hommes rencontrent leurs dieux, où ils reçoivent leur consé­cration pour exercer le pouvoir sur d'autres hommes.

Ainsi, au rêve fou d'or et de terres nouvelles des Conquérants espagnols, répond le rêve et l'obsession de la fin du monde des peuples indi­gènes et l'attente angoissée du retour : retour des hommes vêtus de blanc, des maîtres de la terre, qu'avaient annoncé les prophètes mayas(et qui les laisse désarmés devant Cortez) . Le Mexique a sans doute été - comme la Tahiti de Gauguin - le lieu privilégié du rêve du paradis perdu. Rêve d'une terre nouvelle où tout est possible; où tout est, à la fois, très ancien et très nouveau. Rêve d'un paradis perdu où la science des astres et la magie des dieux étaient confondues. Rêves d'un retour aux origines mêmes de la civilisation et du savoir. Beaucoup de poètes ont fait ce rêve, tant en France qu'au Mexique. Jmg. le clezio : artaud et le reve mexicain

A Mexico, Artaud entre en contact avec les intellectuels, les artistes ; il semble même vouloir se mettre en rapport avec les hommes dont la politique est le métier, avec les révolutionnaires de ce pays, comme s'il redoutait par-dessus tout que la révolution mexicaine ne lui manquât, ne déçût les espoirs qu'il fondait sur elle. Dans les conférences qu'il prononce, dans les articles qu'il écrit, il multiplie les avertissements aux Mexicains, dénonce les dangers que peut faire courir à leur culture l'apport européen, les invite à ne pas laisser leurs dieux, leurs dieux-forces, dormir dans les musées : « Ce que nous voulons dire, c'est que les dieux du Mexique n'ont jamais perdu le contact avec la force, car ils étaient et ils sont eux-mêmes des forces naturelles en activité. » Il participe aussi à un congrès sur le théâtre des enfants (guignol, marionnettes).Le Mexique est l'un des lieux prédestinés, faits pour préserver la culture du mondeun lieu donc où Antonin Artaud va pouvoir transporter la scène d'un théâtre dont l'Europe blanche n'a pas voulu, l'unique lieu du monde où dorment des forces naturelles qui puissent servir aux vivants », où le théâtre pourra s'exercer efficacement en aidant au réveil de ces forces endormies, réveil qui ferait de la révolution mexicaine une révolution vraiment originale.

 

La réponse, au pourquoi le Mexique ? on peut la trou­ver dans les civilisations qui s'étaient développées sur le sol de l'ancien Mexique, qui ont fait du Mexique :  « un pays où bouent à nu les forces vives du sous-sol, où l'air crevant d'oiseaux vibre sur un timbre plus haut qu'ailleurs »:on la trouve dans ses cosmogonies, spécialement chez les Mayas.

« Toute vraie culture s'appuie sur les moyens barbares et primitifs du totémisme, dont je veux adorer la vie sauvage, c'est-à-dire entièrement spontanée ». …

« la culture n'est pas dans les livres, dans les peintures, les statues, les danses, elle est dans les nerfs et dans la fluidité des nerfs, des organes sensibles, dans une sorte de manas qui dort et qui peut mettre l'esprit immédia­tement dans l'attitude de réceptivité la plus haute, de réceptivité totale et lui permettre de réagir dans le sens le plus digne, le plus élevé et aussi le plus pénétrant et le plus fin; ce manas le théâtre tel que je le conçois le réveille »

  

Artaud se rend compte tres vite que ce qu’il était venu chercher ne pouvait pourtant se trouver à Mexico. En août, il obtient enfin un crédit des Beaux-Arts et peut, avec un guide, se rendre à cheval chez les Tarahumaras

Le voyage a-t-il eu lieu ? Le Clezio semble en douter tout en soulignant le peu de pertinence de cette question par rapport à la dimension du rêve. Les biographes semblent tenir pour sa réalité au contraire. Quoiqu’il en soit le pays est pour Artaud cette sierra du Nord du Mexique où vivent, isolés, des hommes «dans un état comme avant le déluge». C’est une terre aride, pierreuse, où il est difficile de pénétrer qui garde peu de contacts avec les villes. Cette terre sera pour Artaud le lieu tangible, certain de la survivance des secrets perdus.

Plus encore que la Syrie d’'Héliogabale, c'est véritablement le pays des signes. Son sol même en est couvert. Il porte cette multitude de formes, d'effigies naturelles . Non pas des formes produites par le hasard ni des signes vides qui ne seraient plus reliés aux choses. Pour le poète qui chemine difficilement à travers la répétition des formes et des signes, il est clair « que la Nature obstinément manifeste la même idée, exprime une «philosophie». Nous sommes au milieu d'un monde qui signifie au sens où tout ce qui est visible manifeste réellement un invisible, sur une terre où le langage du monde coïncide avec le langage de l'homme. Aux signes de la Nature ou des dieux, les hommes, en effet, ont mêlé les leurs :«(...)cette Sierra habitée et qui souffle une pensée métaphy­sique dans ses rochers, les Tarahumaras l'ont semée de signes, de signes parfaitement conscients, intelligents et concertés

Le pays des Tarahumaras est plein de signes, de formes, d'effigies naturelles qui ne semblent point nés du hasard, comme si les dieux, qu'on sent partout ici, avaient voulu signifier leurs pouvoirs dans ces étranges signatures où c'est la figure de l'homme qui est de toutes parts pourchassée.

Certes,les endroits de la terre ne manquent pas où la Nature, mue par une sorte de caprice intelli­gent, a sculpté des formes humaines. Mais ici le cas est différent : car c'est sur toute l'étendue géogra­phique d'une race que la Nature a voulu parler.

Et l'étrange est que ceux qui y passent, comme frappés d'une paralysie inconsciente, ferment leurs sens afin de tout ignorer. Que la Nature, par un caprice étrange, montre tout à coup un corps d'homme qu'on torture sur un rocher, on peut penser d'abord que ce n'est qu'un caprice et que ce caprice ne signifie rien. Mais quand, pendant des jours et des jours de cheval, le même charme intelligent se répète, et que la Nature obstinément manifeste la même idée ; quand les mêmes formes » pathétiques reviennent; quand des têtes de dieux! connus apparaissentsur lesrochers,et qu'uni thème de mort se dégage dont c'est l'homme qui| fait obstinément les frais, -

et à la forme écarteléej de l'homme répondent celles devenues moins obscures, plus dégagées d'une pétrifiante matière, des| dieux qui l'ont depuis toujours torturé ; — quand | tout un pays sur la pierre développe4 une philosophie parallèle à celle des hommes ; quand on sait5! que les premiers hommes utilisèrent un langage de signes, et qu'on retrouve formidablement agrandie cette langue sur les rochers ; certes, on ne peut plus penser que ce soit là un caprice, et que ce caprice ne signifie rien.

De la montagne ou de moi-même, je ne peux dire ce qui était hanté, mais un miracle optique analo­gue, je l'ai vu, dans ce périple à travers la montagne, se présenter au moins une fois par journée.

Je suis peut-être né avec un corps tourmente, truqué comme l'immense montagne ; mais un corps dont les obsessions servent : et je me suis aperçu dans la montagne que cela sert d'avoir l'obsession de compter. Pas une ombre que je n'aie comptée, quand je la sentais tourner autour de quelque chose ; et c'est souvent en additionnant des ombres que je suis remonté jusqu'à d'étranges foyers. Antonin artaud. D'un voyage au pays des Tarahumaras

Sous les yeux d'Artaud qui la parcourt, les signes de la Nature et les signes de l'homme se mêlent et se répondent, inscrivant ensem­ble, sur le sol même. ce symbolisme dissimule un savoir de l'essen­tiel, une science des origines. À travers tant de signes chargés de réalité, s'exprime la connaissance d'un secret — secret sur la vie et sur l'homme. Ici, le langage humain participe, avec celui de monde, au tracé d'une géo­graphie sacrée, à l'inscription sur le sol même d'«une idée géométri­que active du monde, à laquelle la forme même de l'Homme est liée» En effet, si «ici l'espace géométrique est vivant», c'est que les croix, les triangles, etc., tous ces signes qu'Artaud voit en cheminant à travers la montagne , ces signes vivent, parlent. Ils parlent de genèse et de chaos, ils parlent d'un enfantement dans la guerre, de la « dualité essentielle des choses». Le territoire certain de la sierra mexicaine donne à lire une vérité sur les origines, les sources de la vie.

Artaud n'explore pas seulement la montagne des Tarahumaras en enquêteur qui note et répertorie. Il la parcourt aussi en poète qui laisse se lever en lui des visions, se faire des associations.Et ce travail poétique, resteun moyen essentiel de mieux comprendre et rejoindre ces territoires des secrets perdus. D'une certaine façon, Artaud peut reconnaître dans la sierra tarahumara ces Galapagos qu'il porte en lui. Tout un jeu de correspondances s'éta­blit entre le monde concret de la terre des Tarahumaras et les visions d'un univers intérieur, la quête d'un artiste. L’intuition poétique, rencontre la vérité anthropologique.

Le but poursuivi est celui d’une regénérationune guérison par l’art :l Avec la reconquête de ce savoir, une guerison pourrait s'opérer. Le thème de l'artiste-initié qui peut jouer un rôle de guérisseur est cher à Artaud.il le développe au Mexique, insistant sur l'impor­tance des intellectuels et des artistes qui « doivent redevenir les gué­risseurs, les thérapeutes des hautes fonctions de la vie dans l'homme»,

« il ne faut donc pas séparer le voyage d’artaud de la place à part qu’il accorde au théatre : Pour cette vaste guerison, le théâtre est en effet un « moyen exceptionnel de rétablir l'équilibre perdu des forces» parce qu'il est le seul art à pouvoir atteindre pleinement la valeur d'un faire — un faire dans l'espace qui met en jeu toutes les forces concrètes du sensible à travers la matérialité de ses signes et les énergies du corps de l'homme, un corps de nouveau relié « au magnétisme universel…. ».

« La revendication d'un retour au « primitif», au « primordial », l'affir­mation du droit de cité du mythique, du religieux, la volonté de réin­troduire la notion de pratique magique... tout cela a été trop souvent renvoyé à la catégorie du confus, du «mystique» (avec toutes les connotations d'obscurantisme que cela implique dans notre vocabu­laire). Artaud l'obscur, Artaud l'illuminé ou Artaud le fou... celui qui fait naître en tout cas le sourire entendu de ceux qui ne se laissent pas prendre au piège de l'ombre. Ce sourire-là, en fait, n'entend rien, tout simplement, à l'existence d'une autre logique que la logique ratio­naliste, cette logique rejetée vers les marges par une culture scientiste enfermée dans ses catégories, ou bien alors acceptée comme le terrain d'une anthropologie dont il doit être clair une fois pour toutes qu'elle explore le radicalement autre, ce qui ne saurait nous concerner.

L'expédition d'Artaud au Mexique est bien une sorte d'expédition anthropologique où il va chercher à rendre aux Indiens Tarahumaras le sens, la vérité de leur parole. Elle l'est aussi au sens où il va découvrir et montrer que la culture mexicaine offre une autre anthropologie — une autre vision de l'homme et de l'univers, un autre rapport au corps, une autre prati­que du langage. Toutefois, l'expédition d'Artaud est aussi un voyage poétique et un trajet spirituel où il s'engage tout entier. L'enjeu est bien la découverte des «secrets éternels de la culture», mais dans la mesure où ils sont aussi la clé d'une force poétique du langage enfin retrouvée et d'une adhésion à soi et aux choses reconquises. L'impou­voir intérieur serait résolu, et également l'impouvoir à réaliser le drame vrai .. Briser la «malchance» interne et l'impuissance du langage, tel est bien le but d'Artaud, et sa réalisation réclame un retour aux sour­ces que seule la culture autre rend possible dans toute sa radicalité » .Monique borie. antonin Artaud et le retour aux sources.gallimard.

   

L’expérience d’Artaud va culminer dans l’expérience du peyotl  et des cérémonies indiennes. outre l’initiation suprême par la transe ,il en attend de l’hallucinogèneun soulagement réel à ses insupportables douleurs

«Ils savent les vertus, l'essence des plantes. Ils ont décou­vert le peyotl, et le prisent plus que le vin ou les champignons. Ils s'assemblent quelque part dans le désert, chantent toute la nuit, tout le jour. Et le jour suivant on les trouve encore as­semblés. Ils pleurent, ils pleurent à l'excès. Ils disent que leurs yeux sont lavés, qu'ils ont purifié leurs yeux…

« Après des fatigues si cruelles, je le répète, qu'il ne m'est plus possible de croire que je n'aie pas été réellement ensorcelé, que ces barrières de désagré­gation et de cataclysmes, que j'avais senti monter en moi, n'aient pas été le résultat d'une préméditation intelligente et concertée, j'avais atteint l'un des der­niers points du monde où la danse de guérison par le Peyotl existe encore, celui, en tout cas, où elle a été inventée. »antonin artaud op.cité

La danse du Peyotl est avant tout, pour Artaud, un moyen de ne plus être « Blanc » : c'est-à-dire « celui qu'ont abandonné les esprits ». Le rite du peyotl est l'expression même de la « Race Rouge », de la plus antique possession par les dieux. Mais pour Artaud, c'est aussi la révélation d'une poésie à l'état pur ; d'une création en dehors du langage : création des gestes et des rythmes de la danse ; créa­tion pure, pareille, dit-il, à une « ébullition ». Artaud pense alors trouver un art pur, dégagé de toutes les conventions sociales ; un théâtre à l'état originel..

Pourtant, peu à peu, lorsque la danse va commencer, Artaud aura l'impression que « [son] effort n'avait pas été vain». Comblé d'abord par la beauté des images, des feux, des danses, il va avoir le sentiment d'assister à une « histoire du monde dans le cercle de cette danse », qui est aussi l'histoire d'un voyage, un voyage dans la maladie, «une descente pour RESSORTIR AU PUR». C'est ainsi en effet qu'Artaud per­çoit l'entrée et la sortie du danseur aux six cents clochettes dans ce cercle qu'en fait il ne quitte jamais. Dans les limites sacrées du cercle, avec l'appui des sorciers et toute la matérialité, tous les gestes accom­plis par ailleurs dans le rituel, des «rapports perdus» sont rétablis. Et Artaud, à la fin du rituel, est invité par le danseur à cracher au plus profond de la terre, après avoir bu le peyotl, pour enfouir Ciguri. S'étant endormi aussitôt après, il est réveillé par le cri «Lève-toi, homme, lève-toi » que le danseur hurle. N'est-ce pas là clairement une mort-résurrection ?

les Hommes, les orages, le vent, le silence, le soleil». Le moid’artaud se cosmise, se sent en correspondance avec le monde : « Le monde au début était tout à fait réel, il sonnait dans le cœur humain et avec lui ». Hors de lui, avec l'impression de « me réveiller à quelque chose à quoi jusqu'ici j'étais mal né», Artaud se sent enfin heureux : « On se sent beaucoup plus heu­reux d'appartenir à l'illimité qu'à soi-même». Il se sent «rempli d'une lumière», perçoit une « beauté d'imaginations rayonnantes », une éner­gie et une clarté: à la fois une libération pour son corps et «une illumination dans toute l'ampleur de mon paysage interne». C'est comme la naissance à une autre vie. Dans «Le Rite du Peyotl», Artaud s'approche au plus près de cette conception de la personne où la réappropriation de soi passe par une confusion avec ce qui n'est pas lui. Du Tarahumara, Artaud nous dit qu'il a une autre vision de son corps. Ce corps, il ne le ressent pas comme un moi qui lui appartiendrait en propre, mais comme cette place que Ciguri, le Maître de toutes les choses, lui a fixée. En même temps, « Ciguri mourrait s'il n'avait pas moi». Autrement dit, la personne n'a de sens — dans la logique tarahumara — que dans ce jeu de relations et d'échanges permanent entre l'homme et le monde, entre le «moi» et ce qui le déborde. Le cosmique fonde le moi et, réciproquement, le moi est indispensable au maintien de la vie cosmique.

Avec le voyage au Mexique tout commence et tout finit pour Artaud.

ce n'est pas du point de vue du pittoresque que je veux me placer pour redire ce voyage mais du point de vue de l'efficacité», dit Artaud à Jean Paulhan. Quelque chose s'est effectivement passé, qui est de l'ordre d'une expérience vécue dans toute sa force de réalité, et qui a permis à Artaud de tenter vraiment de se retrouver, de se «refaire» comme il y aspirait dès les années vingt. C'est en effet au moment du voyage au Mexique qu'Artaud va sans doute le plus loin dans la quête des sources. C'est lors de son expérience en terre tarahumara que les questions du sujet et du langage se nouent avec leplus de force.

Le Mexique, c'est enfin ce territoire d'une culture des sour­ces qu'Artaud a touché, parcouru, dont il a pu voir, écouter, déchif­frer les signes. Son voyage aurait pu le conduire vers d'autres territoires, par exemple en Orient. Et, comme pour le rappeler, c'est au Mexi­que qu'il manifeste le plus fortement son désir de réaffirmer l'unité des grandes cultures synthétiques, l'unité des ésotérismes. . Mais ne s'agit pas seulement de combler une nostalgie , il s'agit de se redonner pleinement le moyen de saisir la vie et de éprendre possession des forces naturelles. «(...) comprendre la vie et les puissances originelles», «pénétrer dans sa totalité le frémissement fondamental de la vie»... c'est tout à la fois la reconquête d'un savoir et d'un pouvoir ? Savoir donnant accès au secret de la vie, pouvoir nous permettant de nous refaire et de retrouver un rapport régénéré au cosmos.

En même temps, se lit comme une déception, un doute, le sentiment d’un impossible, d’un irrépétable :Les autorités veulent interdire la culture et l'usage du peyotl, faire cesser les rites. Et surtout, les Tarahuma­ras eux-mêmes ne se sentent plus en possession d'une tradition claire, maîtrisée ; certains des signes qu'ils tracent, les sorciers de Ciguri «eux-mêmes ne les comprennent plus». Ils répètent en quelque sorte une leçon à laquelle leur corps obéit mais qu'ils ne maîtrisent pas. Et Artaud, épuisé par la marche et par l'attente, pourra se demander, avant de participer à la danse du peyotl, d'où vient la force de sa croyance en une libération :

«II me fallait certes de la volonté, dit-il, pour croire que quelque chose allait se passer. Et tout cela, pourquoi ? Pour une danse, pour un rite d'Indiens perdus qui ne savent même plus qui ils sont, ni d'où ils viennent et qui, lorsqu'on les interroge, nous répondent par des contes dont ils ont égaré la liaison et le secret» Artaud place dans la bouche du sorcier tarahumara des paroles lucides sur la perte de la vérité du commencement, de l'origine : «Au commencement [les choses] étaient vraies, mais plus nous vieillissons plus elles deviennent fausses, parce que plus le Mal s'y met. Le monde au début était tout à fait réel, il sonnait dans le cœur humain et avec lui (...) Voir les choses c'était voir l'Infini» — l'Infini, ces paroles, au lieu d'être le signe d'une tradition dégra­dée, en sont peut-être, au contraire, le noyau vivant, et Ciguri n'en a pas pour autant perdu sa force de vérité. N'est-ce pas la une pen­sée à jamais irrépétable de l'origine mais dont on pourrait seulment se réapproprier périodiquement une part de la force créatrice première, qui fonde la pensée mythique et la pratique rituelle ?

La-passion-de-jeanne

Le Mexique est en même temps le lieu où tout bascule : le poète va "flotter"désormais vers un ailleurs – que nous ne savons qu’appeler folie - un ailleurs qui est peut-être bien un centre essentiel que cerne cette "parole errante"comme l’écrit blanchot . A travers le Mexique Artaud semble donc se lire et lire le monde de manière nouvelle, Et ce voyage restele point fort d'une vie qui confirme ici ses certitudes et ses démons ; Artaud va peu à peu leur donner libre court au péril de sa vie.

« L'expérience d'Artaud au Mexique est l'expérience extrême de l'homme moderne qui découvre un peuple primitif et instinctif; la reconnaissance de la supériorité absolue du rite et de la magie sur l'art et la science. Artaud, de retour de la sierra Tarahumara, ne pourra plus supporter la société mexi­caine. A la fin du mois d'octobre, il rentre en Europe, lourd de ce secret et de ce savoir inad­missible pour les Occidentaux. Dès lors, ni le théâtre, ni la poésie, ni même la religion n'inté­ressent Artaud; seule, l'idée de la magie et son propre envoûtement. Son expérience dans la sierra Tarahumara fut l'occasion d'une rupture totale avec le monde occidental, et Antonin Artaud ne put retrouver ses occupations antérieures. Il part en Irlande d'où il se fait expulser pour attitude scanda­leuse et usage de drogue. Sa vie est désormais ébranlée, son esprit prisonnier de son rêve où la croix de bois des prêtres tarahumaras du Jicuri se confond avec le bâton sacré de saint Patrick. Mais le monde moderne rejette les rêveurs et les vision­naires; et le poète Antonin Artaud mourra dans l'isolement, brûlé de l'intérieur, après bien des années de misère et de souffrances; de l'hôpital à l'asile; enfermé en lui-même, emportant dans la mort le secret de son envoûtement, et sans l'aide du Yumari, la danse funéraire par laquelle les Tarahu­maras aident l'âme à sortir du corps pour parvenir jusqu'à Rehuegachi, au plus haut du ciel.jmg le clezio.op.cite

Après les Tarahumaras, Artaud n'écrit plus comme avant. Il écrira en permanence,dans les asiles,dans les cafés, chez ceux qu’il fréquente… Le Mexique est moment qui enclenche le mouvement majeur de l'écriture. Elle la fait sortir de sa gangue sans pour autant que l’auteur n’arrive à se sauver. Paule thévenin qui consacra sa vie à l’édition de ses œuvres tracera en quelques lignes le portrait du dernier Artaud.

Ce que je puis vous dire, c'est qu'il travaillait sans arrêt. A tout moment, où qu'il fût, que ce soit à table, dans le métro, en compagnie d'amis, quelque incommode que fût sa posi­tion, il sortait de sa poche un de ces petits cahiers d'écolier qu'il transportait partout avec lui, écrivait ou dessinait. Il lui arrivait, ce faisant, d'accompagner son travail de chantonnements rythmés, dans un langage par lui inventé. paule thevenin. artaud ce desespere qui vous parle

Grâce au Mexique, Artaud ne se protège plus du monde, il croit s'en délivrer. Il devient hors du monde ". A travers cette expérience unique, comme le précise Georges Bataille, Artaud parvient "à l'ébranlement et au dépassement brutal des limites habituelles, il touche au cruel lyrisme coupant court à ses propres effets, ne tolérant pas la chose même à laquelle il donne l'expression la plus sûre Ce Voyage est donc d'une certaine manière le moment définitif qui engage l'œuvre vers ses derniers états.

"Voyager est une famine jamais assouvie de récoltes qui cette formule peut-elle mieux convenir qu'à Artaud? Son voyage au Mexique propose une expérience hors limites mais pleine des famines à venir. Il annonce l'éclatement du langage qui germe dans cette fascination de l'auteur, dans cette dangereuse épouvante de la terre rouge. Il trouve là les prémices d'une langue "maternelle" (mais le mot convient-il pour Artaud?) dans la cruauté du sang. Il trouve là ce qui confirme sa "folie". Il peut enfin s'ancrer dans une matrice, se dégager des limites de l'occident. Le Mexique devient ainsi le vrai théâtre mais, malgré tout et sans qu’il en ait conscience,entrer en ce pays c'est à la fois ne plus sortir de soi et ne plus y être. C'est être l'autre de l'autre auquel il va falloir à tout prix donner et une langue et un nom. Un autre de l'autre qu'il faudra – faute de mieux - défendre, qu'il faudra protéger. L'oeuvre ira en ce seul sens jusqu'au bout. C'est pourquoi Artaud ne peut que revendiquer sa "folie", safolie comme seule vérité inaliénable. Evelyne grossmann

 

  

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