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De l’art de briser les verrous moraux et les préjugés…

Publié le 27 septembre 2009 par Boustoune

Nous sommes à Méa Shéarim, un des quartiers juifs orthodoxes de Jérusalem…
Un homme décolle un avis de décès apposé sur la façade d’une boucherie, brise le cadenas qui retenait un lourd rideau métallique et entre remettre un peu d’ordre à l’intérieur, se préparant à la réouverture…
L’introduction de Tu n’aimeras point, premier film du jeune cinéaste israélien Haïm Tabakman, anticipe totalement le contenu de l’oeuvre.
D’un point de vue esthétique, déjà, elle annonce un film austère et froid, baigné de grisaille et de silence…
La destruction du cadenas symbolise la volonté du cinéaste Haïm Tabakman de faire sauter les tabous de la société israélienne, notamment en matière de sentiments et de sexualité, et de briser les carcans traditionnalistes qui empêchent les individus de s’épanouir.
Enfin, l’ouverture du rideau de fer préfigure le changement qui va bientôt s’opérer chez le personnage. Celui-ci va bientôt s’ouvrir à des sentiments inconnus, se découvrir et découvrir vraiment les gens qui l’entourent. Comme l’indique le titre international, « eyes wide open », cet homme va ouvrir les yeux…
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Il s’appelle Aaron. Il est marié, père de quatre enfants et est un membre actif de la communauté religieuse, se plongeant inlassablement dans l’étude du Talmud.La boutique appartenait à son père et c’est à lui qu’incombe désormais la tâche de s’en occuper. Incapable de la tenir seul, Aaron envisage de recruter un commis.
La providence lui envoie Ezri, un jeune étudiant manifestement un peu paumé. Il le prend sous son aile et lui apprend les rudiments du métier. Les deux hommes passent beaucoup de temps ensemble : à la boutique, à la synagogue, à l’étude talmudique. Ils apprennent à se connaître et à s’apprécier. Mais peu à peu, imperceptiblement, cette affection se transforme en un profond désir. Une situation absurde, impossible. La religion juive orthodoxe ne concevant pas une telle attirance entre personnes du même sexe. C’est une aberration…
Aaron est complètement déboussolé. Il ne comprend pas ces sentiments qui s’éveillent en lui et voit tout ceci comme une épreuve imposée par Dieu.
La première moitié du film décrit cette lente montée du désir et les tourments subis par Aaron, véritable tempête spirituelle et sentimentale qui ne cessera que quand les deux hommes finiront par céder à leur passion interdite, après s’être baignés dans une source, loin de la ville et de l’atmosphère étouffante du quartier…
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La seconde partie montre justement la réaction de la communauté religieuse face à leur amour. Le passé d’Ezri finit par refaire surface. On apprend qu’il a été exclu de son ancienne école à cause de la passion coupable qu’il vivait avec un autre homme. Dès lors, tout le temps qu’il passe avec Aaron apparaît comme suspect, d’autant que ce dernier tend de plus en plus à délaisser sa famille. La rumeur de leur liaison se répand comme une traînée de poudre. Les habitants les épient, des tracts circulent, dénonçant une « infamie » dans le quartier. La boucherie subit une forte baisse de fréquentation…
On conseille vivement à Aaron de se débarrasser de son jeune commis et de retrouver le chemin de la raison. Puis on lui ordonne. Il refuse de céder. « Pourquoi ? », demande le rabbin, qui ne comprend pas cet entêtement. « J’étais mort, et je revis… » lui rétorque Aaron.
C’en est trop pour les membres de la communauté. Que les deux hommes commettent un péché en s’abandonnant à une relation aberrante, contre-nature, est déjà une hérésie, mais qu’ils refusent de se plier à la volonté du groupe est un affront inacceptable. Car ici, c’est la communauté qui décide de ce qui est juste ou non, qui fixe les règles et impose les décisions. Les sentiments n’ont pas lieu d’être, comme en témoigne l’intrigue secondaire et le mariage forcé d’une jeune habitante du quartier. Tout leur dogme repose sur la négation de l’individu au profit de la collectivité.
La violence finira par éclater, faisant fi de toutes les valeurs morales prônées par le judaïsme. Elle provoquera la fuite d’Ezri.
La dernière séquence voit Aaron le rejoindre, de nuit, à l’endroit où leur amour s’est exprimé pour la première fois. Dans cette source qui leur a permis de renaître, permettant à Aaron de redécouvrir l’amour et le désir et à Ezri de surmonter une déception sentimentale. Tous deux s’immergent totalement dans l’eau…
Chacun est libre d’interpréter comme il veut cette fin, volontairement ouverte.
On peut voir cela comme une fin positive, les deux hommes quittant cette communauté étouffante pour vivre pleinement leur amour, se lavant définitivement de la honte qui enveloppait leur liaison.
On peut penser à un suicide, Aaron et Ezri préférant se donner la mort plutôt que de vivre séparés l’un de l’autre.
Ou enfin prendre cela pour un renoncement, Aaron choisissant de rentrer dans le rang et de noyer symboliquement son amour coupable pour Ezri…
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Puisqu’on parle des différentes pistes d’interprétation offertes par le film, il convient aussi de s’interroger sur les fonctions symboliques de l’eau, élément omniprésent du récit. Via cette source où tout se crée et se dénoue, mais aussi via les nombreuses averses qui inondent les rues de Méa Shéarim, créant cette ambiance grise, triste et oppressante qui sature le film, ou via le verre d’eau qu’Aaron tend au rabbin quand il lui demande de comprendre son point de vue. Elément positif du baptême ou négatif du déluge, du châtiment divin? C’est en tout cas un élément à la fois terrestre et céleste, humain et divin. Il est donc tout à fait naturel qu’elle irrigue ainsi un film reposant sur la difficulté d’accommoder dogmes religieux et désirs humains.
Forte de cette richesse métaphorique, mais aussi d’une mise en scène élégante jouant habilement sur les cadrages et les distances entre les personnages et du choix d’un rythme lent qui force l’empathie du spectateur avec les personnages, Tu n’aimeras point est une œuvre intelligente qui invite à la réflexion et au débat. Il n’est pas certain que les juifs orthodoxe puissent un jour voir ce film, cinéma et télévision étant à priori interdits dans les communautés, mais les autres spectateurs pourront certainement méditer sur l’importance de ce message sur l’intolérance et la liberté individuelle à une époque où préjugés et intégrismes de tous poils sont malheureusement encore très vivaces…
Tu n’aimeras point ce film? Eh bien si, beaucoup…
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