Magazine Asie

Paul Theroux, Suite indienne

Par Argoul

paul-theroux-suite-indienne-couv.1254298042.jpg

L’auteur américain est reconnu pour ses récits de voyage aigus et l’observation acide de ses contemporains. Il écrit aussi des romans et en présente trois à la suite, format Van Cauwelaert. Grosses nouvelles ou petits romans, peu importe. Les Américains bien tranquilles aiment les gros bouquins alors que les Français stressés, qui ont toujours peur de manquer le dernier métro de la mode, préfèrent les formats courts qu’on survole en moins d’une heure. A 66 ans, Paul Theroux est dans une forme éblouissante. La figure romanesque le libère des précisions de fait et rend ses personnages plus véridiques. Ce sont des Américains moyens qui raisonnent avec le bon sens de rigueur dans les Etats blancs, riches et protestants. Surprise amusée, jugement souverain, petits compromis avec la morale, chacun se reconnaît plus ou moins dans ces personnages de Blancs aisés issus de la culture post-68 et ayant réussi en affaires, en études comme en amour. C’est à ce moment qu’une fois bien ferré, le lecteur est conduit au renversement inattendu des choses. Ce qu’il croit n’advient pas, au contraire ; tous les aménagements avec le bien se retournent avec une force décuplée – comme il est dit dans la philosophie indienne. Du roman, l’auteur nous mène au conte moral et sa subtile cruauté n’en est que plus délectable.

Dans ‘La colline des singes’, un couple de Bostoniens bon chic, massés d’Âyurveda et assouplis de yoga, contemple avec stupeur des singes au comportement presque humain. Ils en rient avec affectation sans voir que les Indiens, si corrects avec les clients, les observent de la même façon. Il suffit qu’ils dérapent imperceptiblement pour que tout se sache et que l’inflexible ‘correctness’ héritée de la civilisation brahmanique (accentuée par le cant’ britannique) se mue en rejet méprisant de ces ‘barbares’ occidentaux trop visibles. Pourtant, chaque petit geste à la limite apparaît anodin, compromis imperceptible avec la morale qui passerait sans peine aux Etats-Unis ou en France. Mais l’Inde est radicalement autre et nul n’explore sa culture profonde comme on va chez Disney. Il ne suffit pas de singer le yoga et de se soumettre à l’Âyurveda, ni de manger épicé et de porter du shatoosh, pour pénétrer la civilisation indienne. Tel est peut-être le message de Paul Theroux à ses contemporains, il le distille avec une grande finesse. Nous aimerions avoir ce don d’humour redoutable qui est sa marque et fait mouche.

paul-theroux-photo.1254298057.jpg

‘La Porte de l’Inde’ est une progression. Nous sommes toujours face à un Américain type, pressé, avide et horrifié par tout ce que l’Inde présente de misère, de microbes et de pollution. Malheureux en amour au point de s’être marié tard avec une égoïste, puis d’avoir divorcé un an plus tard, il succombe aux attraits d’une très jeune Indienne qui danse devant lui seins nus et l’aguiche habilement en présentant ses dons comme un bienfait humanitaire. Les Américains se repaissent de sexe comme de food - fast and fat - mais le sexe fait sortir Dwight, avocat d’affaires redoutable, de son univers censuré et de ses préjugés hygiénistes. « Oui, l’Inde était sensuelle. Si elle semblait puritaine, c’est que derrière son puritanisme se cachait une sensualité refoulée, plus insatiable, plus nue, plus vorace que tout ce qu’il avait jamais connu » p.208. La délicatesse polie des femmes indiennes le change des harpies égoïstes américaines. Aidé par le jaïn Shah, avocat indien, il se transforme. Le tout est de ne pas accepter l’apparence des choses. Dwight demande à rester un peu en Inde et pousse Shah à aller le remplacer aux Etats-Unis pour un séminaire. Une fois ces épreuves accomplies, l’échange peut avoir lieu : Shah offre la pauvreté et la méditation sur l’existence et Dwight fait cadeau à son partenaire de ses contacts d’affaires américain pour l’essor de sa carrière. L’auteur se garde bien de dire qui devient le plus heureux – ou qui a roulé qui : on est en Inde, pays de l’ambigu où l’apparence cache toujours l’apparence.

elephant-boy.1254298067.jpg

‘Le Dieu Eléphant’ progresse encore. Après la punition, puis la rédemption, voici la compréhension. Alice est une étudiante américaine pragmatique qui fait son expérience. Après que sa copine, la précieuse Stella, l’eût larguée pour un frimeur cinéaste et friqué, elle rejoint l’ashram convoité par ses propres moyens. L’occasion, dans le train indien, de rencontrer le gros Amitabh, type de jeunesse indienne moderne qui rêve fric, électronique et anglais globish – tout en restant ataviquement le machiste gâté façonné par l’éducation indienne. La suite avance : l’Américain n’en reste plus à la bêtise satisfaite, ni à la rédemption des péchés humains trop humains. L’héroïne est une fille, positive, américaine dans ce qu’elle a de pionnier ; elle veut comprendre l’Inde et non s’y immerger. Elle se laisse changer par l’Inde tout en aidant l’Inde à se changer. Habitant un ashram où un Swami l’enseigne, elle travaille grâce à Amitabh dans un centre d’appels pour produits électroniques où elle enseigne aux jeunes Indiens comment répondre et avec un accent compréhensible. Equilibre ? Presque. Rien n’est éternel, tout passe, le monde est sans cesse en mouvement. Ce fondement de la philosophie indienne la rattrape par le karma, cette suite d’actions qui engendre des conséquences. Le côté américain « bon garçon » qui a fait Alice aider Amitabh (qui se fait appeler Shah en affaires) donne des idées à l’enfant gâté : il se met en tête de la séduire, elle refuse, il la suit. Drame. La justice à l’indienne étant aussi surannée que ses expressions anglaises figées depuis la conquête, seule la justice immanente peut rééquilibrer la balance. Futée, Alice songe à l’éléphant, celui qu’elle nourrit avec plaisir et qu’elle plaint lorsqu’il est pris d’envie de liberté ; il est pour elle l’incarnation du dieu Ganesh. Portez plainte en Inde, vous vous retrouverez englués dans « une culture chicanière. Pas de justice, mais une lutte incessante et des confrontations de biais qui revenaient à fuir la réalité. L’aspect antique de l’Inde, ce côté décomposé, squelettique, était le résultat de cette tendance à tout remettre à plus tard. On pouvait mourir avant de voir la moindre promesse tenue, mais la dénégation était une autre manière de gérer les affaires. Le système judiciaire était basé sur l’accumulation d’obstacles » p.420. Alice applique donc le positivisme occidental du « aide-toi, le Ciel t’aidera », et Ganesh s’en charge. Le lecteur verra comment, nous nous en voudrions de déflorer le dénouement.

Paul Theroux livre dans cette nouvelle « la plus importante découverte des voyageurs. Vous partiez de chez vous pour aller à la rencontre d’inconnus. Personne ne connaissait votre histoire, personne ne savait qui vous étiez : c’était un recommencement, presque une renaissance. Être qui vous vouliez, qui vous décidiez d’être, était une libération » p.332. Il renouvelle la philosophie des routards hippies en mesurant combien ses contemporains se sont éloignés de son élan sain. « Avec le temps, un voyage n’est plus un simple interlude de distractions et de détours, de visites touristiques et de loisirs, mais une série de ruptures, au fil desquelles on abandonne peu à peu tout confort (…). Être seul sans jamais se sentir isolé. Il s’agissait non pas de bonheur mais de sécurité, de sérénité, de découvertes au gré des allées et venues… » p.364.

Dans cette ‘Suite indienne’, Paul Theroux montre qu’il est un grand écrivain. Ses trois histoires captivent, ses personnages bien de notre temps évoluent selon leurs ressorts intimes, son style tout de détachement et de précision décape au scalpel. Voilà qui est puissant. Puissant est peut-être le terme le mieux adapté à ce livre, puissant comme le lotus – cette plante symbole de la culture indienne - qui pousse sa racine d’elle-même, sans insister mais avec obstination, depuis la boue au travers de l’eau stagnante - pour s’épanouir à la lumière.

Paul Theroux, Suite indienne (The Elephanta Suite), 2007, Grasset 2009, 425 pages.


Vous pourriez être intéressé par :

Retour à La Une de Logo Paperblog

Ces articles peuvent vous intéresser :

  • Paul

    Paul

    Il y a quelques temps, j'ai participé à un petit atelier d'écriture sur le thème de la correspondance, en rapport avec une manifestation que la médiathèque de m... Lire la suite

    Par  Antigone
    CULTURE
  • Poitiers, suite

    Poitiers, suite

    Suite de mes balades dans cette très belle ville : Le parc de Blossac Lire la suite

    Par  Croquepomme
    VOYAGES
  • Justin Theroux sera le méchant de Your Highness

    Justin Theroux sera méchant Your Highness

    L’acteur/scénariste américain Justin Theroux (« Mulholland Drive », « Washington Police ») fera partie de la distribution de la comédie « Your Highness ». Lire la suite

    Par  Ac2k8
    CINÉMA, CULTURE
  • L'orchestre (suite)

    L'orchestre (suite)

    Après avoir vu des vidéos de concerts et écouté des musiques pour orchestre, voici un lien qui vous permettra: - d'entendre chaque instrument individuellement... Lire la suite

    Par  Juliettecitrouille
    CULTURE, MUSIQUE
  • PAUL NEWMAN ::: Cool hand Paul…

    PAUL NEWMAN Cool hand Paul…

    Mr Newman Paul est passed away voila déjà près d'un an, à l’âge de 83 automnes. Il n’en fallait pas plus à Mr Charlus pour prendre son stylo et lui écrire la... Lire la suite

    Par  Gonzai
    CULTURE, MUSIQUE
  • La suite ...

    suite

    ... mais pas encore la fin ! Et un peu de vie tout de même, avec quelques pucerons ! En apnée ! Et pour finir, le puceron Angus Young Lire la suite

    Par  Sabazios
    VOYAGES
  • Temporel (suite)

    Je choisis pas le 17h34 du jour. À la place j'attends. Tout à l'heure sur mon siège à fixer derrière la vitre jeune homme capuche turquoise, tête aspirée, de... Lire la suite

    Par  Menear
    CULTURE

A propos de l’auteur


Argoul 1120 partages Voir son profil
Voir son blog

l'auteur n'a pas encore renseigné son compte l'auteur n'a pas encore renseigné son compte l'auteur n'a pas encore renseigné son compte