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Antonin Moeri, L'écureuil

Par Alain Bagnoud

Antonin Moeri, Paradise NowLa rentrée d'automne est chargée pour notre ami Antonin Moeri. Edition en poche de son recueil de nouvelles Paradise Now (voir ici). Publication de Bingo, un monologue théâtral, dans Enjeux7, collection de textes de théâtre.
Antonin s'y met dans la peau d'un jeune des cités. « 
Beau tour de force de l’écrivain qui jette les oripeaux du bien parler pour, avec beaucoup de finesse et d’empathie, entrer littéralement dans la peau, les plis, les sueurs d’un langage de jeune looser du XXIèmesiècle. » (Pascal Rebetez, voir ici).
Pour célébrer tout ça, voici une nouvelle tirée justement de
Paradise Now (CamPoche). Histoire de vous mettre l'eau à la bouche.

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L’écureuil

par Antonin Moeri

Il était une fois un homme, en Suisse, à la fin du XXe siècle ou au début du XXIe, ce qui revient à peu près au même, ce qui toutefois offre des contrastes, disons plutôt des modifications. Car changement il y a. S’agit-il d’une révolution ou d’une évolution ? Nous préférons le terme émergence. Il n’y a aucun doute à ce sujet : un monde émerge que nous ne connaissions pas. Un monde redoutable sous certains aspects, qui rappelle les forêts légendaires, où prime l’instinct de survie, où la roublardise, l’endurance et la force physique sont des qualités requises, où la quête de nourriture et d’un gîte pose un problème réel. Un monde où les femmes et les hommes devraient trouver leur place, nous dit-on, à condition de reconnaître leur appartenance à une même famille élargie.

Cet homme s’en allait sur un chemin qu’il connaissait bien, à travers une campagne givrée. Il croisait des amazones, des labradors et des cockers. Il laissait l’air froid baigner sa tête nue. Il écoutait avec ravissement les bruissements innombrables dans les futaies qu’il traversait. Tout le pays rendait comme une incessante vibration de papier de soie. Ses chaussures faisaient craquer la fine pellicule glacée recouvrant la terre, les feuilles et les pierres. Il n’avait qu’une idée : fuir la menace des agressions et des violences, cette vase insidieuse qui envahit les narines, les conduits auditifs et tous les pores. Il n’en voulait à personne. Mais une sorte de rage teintée d’humour remplissait son âme de réprouvé. C’était comme un délire de persécution, une colère qui, dans une même fierté, jusqu’au bout persévérerait. Il aurait pourtant suffi d’un signe pour le ramener à de meilleurs sentiments. Ce signe n’est pas venu, d’ici ni d’ailleurs. Il fallait traverser l’horizon, dévorer l’espace à pleines dents, heurter le sol et déchirer les nuages. Le lac, uni comme une glace sans tain, n’avait pas une ride. Aucune agitation ni la moindre manifestation d’une quelconque vie, hormis les bruissements et les craquements, les amazones, les labradors et les cockers.

L’homme se demandait quelles sensations il entendait retrouver pour éprouver cette détente nécessaire à la poursuite d’une rêverie qu’il prolongerait fort avant dans la nuit de sa promenade. Une chose au moins était sûre : il s’était résigné à ne pas tout connaître. L’ignorance était sa chance. De l’idiot il avait l’allure, une manière à lui de fixer le sol tout en percevant les formes et les couleurs qui l’entouraient. Mais, pour renouer avec le fil d’une possible narration (il aime tant l’hésitation et le balbutiement), l’homme s’interdisait toute envolée, toute tentative de réconciliation prématurée. Il devait assurément participer, jour après jour et de multiples façons, à la vie de la communauté, s’affirmer en tant qu’individu. Un individu sans corps, sans désir, interdit de séjour dans le palais des songes. Un individu divisé, morcelé, désarmé. Se refusait-il toute émotion ou bien était-il incapable d’en éprouver ?

Ses mains ne tremblaient pas, son pouls était celui d’un sportif, son visage n’était ni pâle ni rouge, son cœur ne palpitait pas. Il ressentait simplement une joie particulière à suivre du regard un oiseau, tel écureuil distrait, un filament de brume aussi léger qu’un papillon. Aurait-il par hasard préféré sauter d’une branche à l’autre, grimper le long des troncs, disparaître sous une souche ? Il se demandait où le petit rongeur passait ses nuits. Il imaginait les nuits froides loin des agglomérations, les pattes ratatinées et grelottantes, la queue frileusement ramenée contre le pelage roux. L’animal lui rappela ceux qu’il voyait courir dans le jardin entourant la clinique où son père allait mourir. Un mouchoir en papier dans la gueule, ils dansaient, filaient, revenaient le long des branches. Spectacle à la fois fascinant et drolatique. Son père ne parvenait plus à entendre la musique de Mozart qu’il avait tant aimée au cours de sa vie, qu’il écoutait le dimanche matin, assis seul au salon, quand son épouse et ses enfants somnolaient encore. « C’est trop fatigant », avait-il péniblement articulé lorsque sa fille, dans un élan spontané, glissa les écouteurs sur ses oreilles. Plus de lien possible avec le malade, sinon les vagues caresses sur le front, les avant-bras, les tempes. Les mots ne parvenaient plus à se former au bord des lèvres craquelées. Il ne voyait plus les écureuils courir, sauter, danser, un mouchoir en papier dans la gueule, flottant derrière eux tel un drapeau de combattant qui se rend.

Cette vision obséda le promeneur. Il crut sincèrement reconnaître son père dans le petit rongeur. Son regard se fixa sur le pelage roux. En réalité, il revoyait la maison de son enfance heureuse, ce lieu paisible où, loin des agressions et des violences, il savait retrouver une chaleur quasi animale. Où il pouvait être question de sentiments que les uns et les autres avaient appris à évoquer dans un langage clair. Où les mots, en vérité, versaient un baume sur les égratignures. Il revoyait la pièce haute, aux murs couverts de tableaux de maîtres, où le pater familias, assis sur une banquette, ayant bien chaussé ses besicles, un livre ouvert sur les genoux, dictait des phrases de Chateaubriand à son fiston en guerre avec l’orthographe. C’était une décision qui avait été prise le plus calmement, le plus sérieusement. Tous les jours avant le repas de midi, le père dicterait quelques passages des Mémoires du mélancolique aristocrate que la société nouvelle n’enchantait guère, et le gosse écrirait en serrant les dents l’inimitable prose du descendant des seigneurs de Combourg.

Nous ne savons pas si cette méthode permit à l’enfant de progresser dans la maîtrise de l’orthographe. Le promeneur se posa la question en voyant disparaître sous une souche noire la guillerette tache rousse. Il se la pose encore. Ne trouvant aucune réponse pour l’instant, il pense : « Si cette méthode n’eut pas de résultats immédiats, elle m’aura au moins fait découvrir un autre usage des mots. »


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