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Asburdus IV : Les chèques

Publié le 02 octobre 2009 par Agar

 

        On considère généralement que le chèque bancaire, sous la forme que nous lui connaissons aujourd’hui, est apparu en Angleterre vers le milieu du dix-huitième siècle. Depuis cette date, et progressivement, les hommes perdirent l’habitude d’échanger de la monnaie, se contentant d’écrire les montants à débiter sur des coupures de papier conçues à cet effet, le simple fait de calligraphier une somme et son destinataire conduisant à une tractation aussi sûre que si la monnaie avait changé de main. Pendant plusieurs siècles, ce système fonctionna parfaitement, reléguant l’argent liquide au rang de babiole tout juste utile pour les petites dépenses quotidiennes et l’achat de marchandises illégales.

        C’est seulement lors de la Grande Crise que les hommes commencèrent à réaliser pleinement les possibilités de ce système. Les troubles duraient alors depuis quatre ans et des millions de citoyens avaient perdu leur emploi. L’heureuse minorité qui avait la chance de conserver un travail œuvrait dans l’immense tour des services centraux où elle classait les dossiers d’aide sociale de la majorité inactive. Mais les problèmes s’accrurent l’hiver suivant, la famine et le froid ayant frappé plus durement qu’à l’accoutumée les habitants de pays jusqu’alors peu habitués au dénuement. Une sorte de guerre civile mondiale menaçait et aurait sûrement éclaté sans la mise en place du plan Johnson.

        Le plan avait pour but d’élargir l’utilisation des chéquiers aux transactions autres que monétaires. L’ancien système présentait le défaut de laisser une part trop importante de réalité physique aux échanges. Si, par exemple, quelqu’un voulait acheter une paire de chaussures, il remettait au vendeur un chèque sur lequel il avait écrit le montant, mais le commerçant, lui, était contraint de donner effectivement une paire de chaussures, sans quoi la transaction eût relevé de l’escroquerie. Depuis la mise en place du plan Johnson, les échanges pouvaient avoir lieu de façon scripturale dans les deux sens. Ce qui donnait, pour reprendre l’exemple précédent, un client échangeant un chèque sur lequel est écrit cinquante-trois euros contre un autre portant la mention une paire de chaussures. Le système était tellement parfait que tout le monde s’étonna qu’on y ait pas pensé plus tôt et que le mandat du président Johnson fut reconduit aux élections suivantes.

        Les premiers mois, tout fonctionna parfaitement : le commerce tournait à nouveau et l’organisation du plan avait nécessité des millions d’embauches dans le secteur bancaire, réduisant d’autant le nombre des chômeurs. Mais les sans-emploi restaient nombreux et étaient de plus en plus frustrés de voir hors de leur portée la pléthore de biens circulant à nouveau sur le marché. L’écart entre les riches employés des banques et les nombreux inactifs miséreux s’était creusé à tel point que, tandis que de nombreuses familles pouvaient à peine se payer un ou deux chèques pain sec ou eau potable, un multimilliardaire avait fait savoir dans les médias qu’il avait acquis pour une petite fortune un chèque portant la mention immense avion privé sans pilote au fuselage incrusté de diamants. Pour les membres de partis de gauche, le seul succès du plan Johnson avait été de permettre aux plus riches de réaliser tous leurs rêves, y compris ceux ne pouvant l’être auparavant pour des raisons matérielles. Une nouvelle fois, la révolte grondait et seul le plan Jameson parvint à restaurer l’ordre.

        Ce nouveau plan partait d’une idée simple : lorsque les biens de consommation étaient venus à manquer, la solution avait été de les remplacer par des chèques. Mais c’était maintenant le travail qui manquait ; on autorisa donc les citoyens à utiliser des chèques-emplois. Chaque citoyen devait choisir un emploi correspondant à ses qualifications et remettre à la banque, chaque mois, un chèque sur lequel était écrit, par exemple, plombier. On lui remettait alors un chèque correspondant au salaire mensuel d’un plombier, qu’il pouvait déposer afin d’avoir de quoi acheter, par chèque monétaire, les chèques représentant des biens de consommation. Simple comme bonjour, et extrêmement efficace : le président Jameson fut triomphalement réélu deux fois consécutives.

        Le plan Jameson eut néanmoins un effet secondaire pour le moins inattendu : les consommateurs, pouvant s’acheter ce qu’ils désiraient sans avoir à travailler ni même à sortir de chez eux, se replièrent sur eux-mêmes. La mélancolie gagnait le peuple, et les chèques antidépresseurs des personnes exerçant un emploi de chèque psychiatre ne suffisaient pas à enrayer sa dramatique progression. Les hommes avaient besoin d’aventures, de rêves et d’action, choses que leur vie de passivité totale ne leur procurait plus. Ils ne se parlaient plus et, en l’espace de quelques années, eurent tout oublié des relations humaines. C’est pour remédier à cette crise gravissime que fut voté le plan Jackson, mieux connu sous le nom de plan du chèque final.

        Ce plan visait à élargir l’utilisation des chèques à la totalité des actions, évènements et pensées qu’un individu pouvait connaître durant sa vie. Des personnes faisaient des chèques d’un montant d’une après-midi dans le jardin avec les enfants à leur nom et allaient les encaisser. Parfois, un homme abordait timidement une femme, lui tendait un chèque rencontre d’une journée devenue amour d’une vie, puis s’en allait sans un mot. De nombreux égocentriques passaient leur vie à encaisser des chèques réalisation d’un chef d’œuvre alors que des masochistes se faisaient des chèques tumeur au cerveau.

        Mais l’encre vint à manquer et ils périrent.


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