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Le More cruel

Publié le 03 octobre 2009 par Belette

Christian Biet s’est lancé dans une vaste opération de recollection du théâtre de la cruauté du XVIIème siècle dans le dictionnaire du même nom (Laffont), et en présente un des meilleurs crûs au Théâtre des Amandiers de Nanterre. Cette cruauté-là n’est pas faite de sacré comme chez Artaud ni de non-dits pervers comme chez Norén, non, elle est simplement brute et physique.
L’argument du More cruel, (tragédie française d’un More cruel envers son seigneur nommé Riviery, gentilhomme espagnol, sa damoiselle et ses enfants) pièce anonyme en vers, est un argument de classe : un esclave se venge du mauvais traitement que lui a infligé son maître pendant ses longues années de servitude, après que celui-ci lui a rendu sa liberté. Une sorte de renversement hégélien non achevé, puisque la dialectique s’arrête au moment où tout le monde meurt (ou presque). Comment alors rendre le bain de sang au théâtre ? Le dramaturge Christian Biet et les metteurs en scène et scénographes Jean-Philippe Clarac et Olivier Deloeuil ont imaginé une “scène en mouvement”. A l’entrée dans le hangar derrière le théâtre où nous ont conduit les T-shirts jaunes des Amandiers, on nous fait attendre devant un grand drap noir clos pour nous prévenir qu’il n’y a pas de sièges ou très peu : les spectateurs suivent les comédiens tout au long du spectacle. L’avertissement aiguise les curiosités. On nous fait entrer dans une immense salle sombre au milieu de laquelle trône une scène de bois carrée, assez petite. À différents endroits de la salle, un banc avec des poupées, des têtes d’animaux au mur, un guitariste, et en haut d’un escalier une femme en costume d’époque qui dit des prières. Les rares places assises sont prises d’assaut par les inquiets, et la lumière s’éteint. Nous nous retrouvons tous plongés dans le noir, les uns debouts à côté des autres, excités et légèrement anxieux en même temps, dans l’attente inavouable que quelqu’un nous dise quoi faire.

Le-More-Cruel
Soudain, des bruits de coup et de hurlements envahissent le noir de la salle. On se cherche des yeux, mais on ne se voit pas ; impossible d’échapper à ces cris de douleur insupportables… Quand la lumière revient, un grand Noir enchaîné entame un soliloque sur sa pauvre condition et jure de se venger. La cruauté engendre la cruauté, le cercle infernal est en marche. Pendant une heure et demi, les acteurs évoluent dans l’espace avec nous, traverse nos rangs, s’éloignent et se rapprochent parfois nous ignorant parfois nous regardant pour nous prendre à témoin. Ces moments-là sont particulièrement efficaces : le More n’est pas franchement sympathique, même si nous comprenons sa cause, et le voir s’avancer vers nous roulant des yeux tout en évoquant les tortures qu’il projette d’infliger aux enfants de son ancien maître n’est pas exactement rassurant. L’acteur Babacar M’Baye Fall est génial. Mention spéciale aussi pour Jeanne Brouaye qui interprète la dame du seigneur et qui se fait violer devant ses propres enfants (des poupées) avant de mourir égorgée devant son mari : son jeu est poignant et formidable. En fait, le parti-pris au niveau du jeu de “vérité” est sapé par la distanciation créée par le dispositif scénographique : les spectateurs regardent finalement autant les comédiens qu’eux-mêmes, ce qui rend la violence du propos supportable. Tout devient spectacle, on ne sait plus qui est regardé qui est regardant, scène et salle sont confondus. Le More qui éclate d’un rire macabre et hystérique est un sujet d’interêt aussi valable que les petits bourgeois qui restent assis ou que la femme effrayée par le frôlement d’une épaule. Le cercle infernal de la cruauté, nous en faisons partie. Telles les éxécution capitales ou les cérémonies religieuses du XVIIème siècle, la pièce est publique. L’échafaud est au centre, surélevé, et nous sommes le peuple approbateur, tandis que le seigneur malheureux court vainement tout autour de la scène sans parvenir à secourir les siens. Nous sommes placés dans une position de non-assistance à personne en danger, ce qui crée un malaise teinté de curiosité malsaine envers l’abondante hémoglobine, teintée de rires nerveux, unique issue pour fuir le trop plein de sang, le trop plein de torture, le trop tout court.
L’esclave affranchi finit par se suicider, et le seigneur, le seul qui réchappe au carnage, contemple avec désolation les méfaits de la cruauté du More, conséquence directe de sa propre cruauté. “Il ne le fera plus”, a-t-on envie de dire, mais c’est trop tard…
Et nous, nous ne savons pas si nous devons pleurer (de tristesse ou d’impuissance), hurler (de malaise ou de soulagement) ou rire (nerveusement ou de distance ironique). Alors nous applaudissons.


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