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Rosa Luxemburg - Anouk Gribert

Publié le 04 octobre 2009 par Irigoyen
Rosa Luxemburg - Anouk Gribert

Lorsque j’étais en fac d’allemand à la Sorbonne, j’avais été invité à plancher sur des textes de personnages historiques comme Karl Liebknecht. Exercice difficile parce qu’il exige une extraordinaire connaissance des faits avant d’entrer dans l’étude du texte proprement dit. Liebknecht, révolutionnaire spartakiste, fut assassiné en même temps que Rosa Luxemburg, le 15 janvier 1919, par les Corps Francs. Ces derniers obéirent aux ordres donnés par le pouvoir social-démocrate qui voyait d’un très mauvais œil que les Rouges sèment l’agitation dans le pays et cherchent par tous les moyens à établir une république des Conseils derrière laquelle le SPD voyait la main de Moscou.

Co-fondatrice du mouvement spartakiste – l’ancêtre du parti communiste – Rosa Luxemburg était surnommée « La Rouge » mais aussi, et c’est plus surprenant : « La Sanguinaire ». Un personnage que nous serions bien avisés de redécouvrir. Rien de plus simple : jusqu’au 9 octobre, Anouk Grinbert lit quelques-unes des lettres écrites par la révolutionnaire allemande au théâtre de la Commune, à Aubervilliers. Il s’agit d’une reprise car la comédienne s’était déjà livrée à cet exercice sur la scène de l’Atelier. N’ayant malheureusement pas la possibilité d’assister à ce spectacle, j’ai écouté avec passion le CD livré avec ce livre préfacé par mon confrère Edwy Plenel :

Rosa Luxemburg - Anouk Gribert

J’ai d’abord découvert une femme exemplaire de droiture. Elle ne lâche rien, pour reprendre une expression d’aujourd’hui. Ces lettres, écrites en prison – elle avait en effet « osé » s’opposer à la Première Guerre Mondiale - témoignent d’une force de caractère absolument incroyable. Et pourtant, comme il est rappelé, les obstacles ne manquaient pas sur la route de ce personnage « triplement marginal : femme, juive, polonaise » (ces mots sont du journaliste Sebastien Haffner).

Il est stupéfiant de voir que c’est l’indignation et la volonté de changement qui donnent lieu à une action politique et à un discours. Luxemburg parle avec ses tripes. Elle veut une transformation radicale de la société qui soit à la hauteur de son indignation. Cela la transforme-t-elle pour autant en dictateur, en femme assoiffé de sang ? Non puisqu’elle-même dit : « La liberté c’est toujours la liberté de celui qui pense autrement ».

On découvre une femme qui maintient le cap malgré la durée de l’enfermement (« M’en aller d’ici. (…) Mon petit cœur a ensuite reçu une tape et il a dû se soumettre. Il est déjà dressé à obéir comme un chien »), qui s’interroge sur son rôle (« Si je virevolte dans le tourbillon de l’Histoire, c’est par erreur »). Tantôt pleine d’attention comme avec Sonia Liebknecht, la femme de Karl, tantôt pleine de fureur – une fureur parfois contenue – comme avec Mathilde Wurm, mariée à un social-démocrate qui, « comme le lait, a mal tourné ».

Il faut rendre grâce à Anouk Grinbert d’avoir si magnifiquement « interprété » Rosa Luxemburg. Grâce à elle, l’extraordinaire personnalité de la révolutionnaire apparaît dans sa matière brute. On pourrait presque dire que la dimension politique du personnage ne vient qu’ensuite. On se met même à rêver de leaders qui pourraient s’inspirer d’un tel élan. Ecoutons-là encore : « J’ai assez de tempérament pour incendier une steppe ».

Rosa Luxemburg - Anouk Gribert

Ne pensez pas, à la lecture de ces lignes, que je suis aveuglé. Non. Je suis juste ébloui par une telle force, un tel mouvement. Rosa Luxemburg donne un coup dans la fourmilière. Nous assistons au spectacle et la meilleure chose qui reste à faire, ensuite, est de garder en tête ses paroles. Non pas pour les apprendre par cœur comme un benêt qui veut réciter son bréviaire de bon militant de la cause. Au contraire : pour confronter ce discours avec ses propres convictions, mettre à l’épreuve son propre esprit critique. Rester en éveil, ne jamais abandonner. C’est peut-être ce qu’il y a de plus frappant ici.

Frappant aussi de voir que, 90 ans après sa mort, Rosa Luxemburg fait même parler d’elle dans les journaux. Il se pourrait bien, en effet, que ce ne soit pas la révolutionnaire qui repose au cimetière berlinois de Friedrichsfelde. Une enquête est en cours.

Comme si l’instinct de vie et l’exigence de vérité l’emportaient toujours quand il s’agit de Rosa Luxemburg.

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