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Du travail s’il te plaît, Mohammad Yunus

Publié le 06 octobre 2009 par Claire Romanet

Voici un extrait du dernier ouvrage « Vers un nouveau capitalisme » de Mohammad Yunus, fondateur de la Grammeen Bank, la 1re banque internationale de microcrédit qui prête aux pauvres, et Prix nobel de la Paix.
Il s’interroge sur la notion d'emploi : en Occident, perdre son emploi implique déprime, dépendance et renonciation alors qu'au Bangladesh, rues, marchés, campagnes fourmillent d’activités. Pourquoi ?
« Je ne pense pas que les choses aillent mal en raison de « défaillances du marché ». Le problème est beaucoup plus profond que cela. La théorie du libre marché souffre d'une « défaillance de conceptualisation », d'une incapacité à saisir l'essence même de l'humain.
Le capitalisme a une vue étroite de la nature humaine : il suppose que les hommes sont des êtres unidimensionnels qui recherchent exclusivement la maximisation du profit. Tel qu’il est généralement entendu, le concept de libre marché est basé sur cet être unidimensionnel.
Un homme unidimensionnel.
Dans la théorie classique de l'entreprise, un être unidimensionnel joue le rôle du chef d'entreprise, celui qu'on appelle entrepreneur. Il a été isolé du reste de la vie, la religion, les émotions, le politique et le social. Il ne connaît qu'une mission : maximiser le profit. Il est soutenu par un autre être humain unidimensionnel qui investit de l'argent dans son entreprise. Pour citer Oscar Wilde, ils connaissent le prix de toute chose mais la valeur de rien.
Notre théorie économique a créé un monde unidimensionnel peuplé par ceux qui se consacrent au jeu de libre concurrence et pour qui la victoire ne se mesure qu'à l'aune du profit. Et comme cette théorie nous a convaincus que la recherche du profit constituait le meilleur moyen d'apporter le bonheur à l'espèce humaine, nous imitons avec enthousiasme la théorie en nous efforçant de nous transformer en êtres unidimensionnels".
La réalité est néanmoins très différente de la théorie. Les individus ne sont pas des entités unidimensionnelles ; ils sont passionnément multidimensionnels. Leurs émotions, leurs croyances, leurs priorités, leurs motifs peuvent être comparés aux millions de nuances que sont susceptibles de produire les trois couleurs primaires. (...)


L’hypothèse selon laquelle le remède à la pauvreté consiste à créer des emplois pour tous est un angle mort. Le seul moyen d’aider des pauvres consisterait à leur donner du travail. Cette hypothèse fonde les politiques de développement que recommandent les économistes et que poursuivent les gouvernements comme les agences d’aide au développement. L’argent des donateurs est déversé dans d’énormes projets dont la plupart sont conduits par le gouvernement. Les capitaux privés sont investis dans de grandes entreprises supposées dynamiser les économies locales et régionales en employant des milliers de personnes et en transformant les pauvres en riches contribuables. Cette théorie est séduisante. Mais l’expérience montre qu’elle ne fonctionne pas parce que les conditions nécessaires ne sont pas réunies.
Les économistes sont attachés à cette manière de lutter contre la pauvreté parce que la seule forme d’emploi que connaissent la majorité des manuels d’économie est l’emploi salarié. Le monde des manuels est fait de « firmes » et de « fermes » qui emploient différentes quantités de facteur travail à divers niveaux de salaire. Il n’y a pas de place dans la littérature économique pour les gens qui gagnent leur vie grâce à un travail indépendant, en créant des biens et des services qu’ils vendent directement à ceux qui en ont besoin. Mais, dans le monde réel, c’est ce que font les pauvres. »
Et Mohammad Yunus continue ainsi pour expliquer comment on donne des emplois plutôt que des outils économiques, ou comment la capacité d’entreprendre n’est pas une valeur rare contrairement à ce que l’on nous enseigne… Et en appelle à la création d'un capitalisme social.

« Le succès de la Grameen Bank s'est appuyé sur la volonté de reconnaître et d'honorer les motivations dépassant le cadre économique. Les être humains ne sont pas simplement des travailleurs, des consommateurs, ou même des entrepreneurs. Ce sont aussi des parents, des enfants, des amis, des voisins et des citoyens. Ils s'inquiètent pour leur famille. Ils se soucient de leur communauté. Ils se préoccupent beaucoup de leur réputation et de leurs relations avec les autres. Pour les banquiers classiques, ces questions humaines n'existent pas. Mais elles sont au cœur de ce qu'entreprend la Grameen Bank. »
Sources : « Vers un nouveau capitalisme », Lattès, 2008
Vu aussi dans le Magazine Ravages n° 2 « Infantilisation générale »


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