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Il était une fois John Barth

Publié le 20 octobre 2009 par Fric Frac Club
Il était une fois John Barth Il était une fois John Barth (illustration : André Carrilho) Il était une fois un lecteur (moi) qui n'aurait pas hésité à se dire barthien, ou au moins grand amateur de John Barth. Les choses étant ce qu'elles sont, le même lecteur, un 21 septembre 2009, corrigera sa déclaration faite probablement un jour de septembre 2007 et se dira early-barthien ou young adult barthien, puisque c'est sur 22 ans (entre 1957 et 1979) que furent publiés les textes qu'il a fini par considérer, avec, il faut bien le dire, de nombreux autres lecteurs (ou ce qu'il en reste) the finest barth ou the good barth ou au bout du compte ce que de Barth il faut lire, ce que de Barth il sera lu. Cependant, le dit lecteur ne perd pas espoir : il lui reste 15 ans et 6 livres à parcourir, qui sait quels méandres il verra avant le bout du voyage ? Bien. Aujourd'hui, l'étape est 1994 : Once upon a time – a floating opera ou l'essai JBien à l'autobiographie romanesque. Très souvent considéré comme un des plus mauvais livres de l'auteur (avec Sabbatical et Coming soon !), il s'ouvre, peu ou prou comme les trois romans qui le précédent, aux abords d'une croisière. Pour une fois, le couple n'est pas fictionnel, bien que leurs aventures le seront, en certaine partie : il s'agit de John Barth dans sa splendeur tout juste sexagénaire et de sa quadra de seconde femme. Et bien sûr, ils se perdent : JB tombe dans une robinsonade, une sinbadiade pareille à celles qu'il a fait si souvent vivre à ses personnages. Dans un marécage de la baie de Chesapeake, il rencontre sa sœur et son ami d'enfance, ce qui va le remettre sur les traces de sa jeunesse. L'ouverture se ferme, le premier acte commence à la conception. Et vogue donc la galère. Barth raconte sa vie de 1930 à 1970 – date à laquelle commence sa plus belle histoire, celle d'avec sa deuxième épouse. Des premières années à son divorce en passant par l'université, beaucoup de ce qui est raconté nous est familier : de nombreux évènements ont en effet été légèrement transformés et réutilisés dans ses fictions. On voudrait croire que c'est une présentation telle quelle, mais Barth, tout de même jaloux de son intimité, brouille les pistes et fait du livre un roman à clef dont seul ses intimes seront à même de démêler certaines énigmes. Deux exemples abordables. Sa sœur jumelle est morte à la naissance alors qu'ici elle vit et il fait des conversations imaginaires qu'il avait avec elle des faits réels. Son ami d'enfance est resté un ami d'enfance alors qu'ici il est ce qu'il appelle son « counter-self » : ils font du jazz ensemble, étudient et enseignent, prenant des chemins différents ou même opposés. Le procédé est utile : dans le cas de sa sœur, il met en avant les sources de son obsession avec les doubles et les jumeaux ; dans le cas de son ami, il permet à Barth de faire de réflexions et de décisions personnelles le fruit d'un discussion d'opposition particulièrement révélatrice des doutes et des déceptions qu'il a connu, tout en permettant de montrer ce qui aurait pu être et donc de réaliser en creux une sorte de biographie spéculative. Tout ceci est a priori intéressant et Barth n'est certainement pas le premier à donner une version littéraire de sa vie. N'allons pas voir plus loin qu'un de ses maîtres en littérature, Vladimir Nabokov, qui s'était adonné à pareil exercice dans Speak, memory (Autres rivages, en français). Avec un panache génial, il écrivait un livre à sa gloire. Bien plus modeste, Barth n'aurait pas osé. Mais la différence essentielle n'est pas là : Nabokov a eu une jeunesse à la hauteur de la flamboyance de son livre, une enfance qui se prêtait bien à être intégrée dans un livre nabokovien. Ce n'est pas le cas de Barth : le parcours qui le mène à devenir un des grands écrivains américains ne se différencie que très peu de celui qui mènera votre voisin à devenir assureur. C'est donc une vie finalement peu remarquable qu'il n'arrive pas à élever à travers sa semi-fictionalisation dans un roman où, comble de malheur, il semble constamment hésiter entre le commentaire plus ou moins traditionnel et la littérature typiquement sienne. Ne voulant pas vraiment écrire une fiction, ni trop se dévoiler, Barth réserve à Once upon a time le sort d'à peu près tout ce qui se situe dans le « ni ni » : ni roman ni autobiographie, ce livre n'est ni bon ni mauvais. Tout au plus dira-t-on que pour l'amateur il recèle des informations intéressantes sur la conception et l(es conditions d)'écriture de ces livres de Floating opera jusqu'à Chimera et qu'il s'agit finalement d'un volume plus attachant que n'importe lequel de ses romans des années '82 à '91 – Barth dit qu'il a essayé de transformer en art une vie de laquelle il n'arrivait pas à faire sens, c'en est la raison. Et surtout, ce bilan des 40 premières années de l'écrivain marque aussi la fin d'une phase de quinze ans où, de livres en livres, il présentait l'écriture et l'élaboration de sa fiction comme une croisière, ce qui, malheureusement, ne donna rien de vraiment valable. L'histoire continue bientôt.

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