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LE MUR DE BERLIN ::: C'est juste une (re)chute

Publié le 16 novembre 2009 par Gonzai

La chute du mur, c'est nous. Je veux dire : nous sommes nés avec. C'est dire comme nous étions baisés dès le début.

La chute du mur, tu parles d'un événement. Ils s'emmerdaient tellement, n'avaient aucun tremblement de terre, attentat ou crise économique à se mettre sous la dent qu'ils en ont tartiné des heures entières, en live, duplex permanentés, en envoyés spéciaux qui s'extasiaient et déclaraient, sans se douter du ridicule de la chose, c'est ça le pire, qu'ils assistaient, et donc nous avec eux, car ils disent toujours « nous », à un « moment historique ». Les vingt ans de la chute du mur de Berlin, en mondovision, sous les parapluies (mais pas bulgares), avec concert classique (« ah, en la matière, c'est quand même les meilleurs, les Allemands »), et dominos géants, oui, dominos géants - Dieu, que la symbolique est forte ! -, c'était de l'Histoire in progress, de la vraie, de la pure, de la tatouée au fer rouge.
Alors la chute elle-même, t'imagines, en plus elle avait été filmée, émotion pure, requiem des « frontières entre les peuples », ces mêmes frontières qu'aimaient tant Lévi-Strauss. Non ? Mille excuses, Lévi-Strauss était un commercial de Max Havlar, bien sûr, et t'as pas le droit d'en douter, ils te l'ont dit, ne l'ont jamais lu mais peu importe puisqu'à force de répéter des erreurs ils finissent toujours par les croire, et toi avec, c'est là du moins leur espoir plus que leur calcul, car ils ne savent vraiment pas ce qu'ils font, comme aurait dit un fils de charpentier bien connu. Ils le font toujours le sourire aux lèvres, ils te vendent du bonheur, et parfois, souvent en fait, ils l'avouent sur le ton le plus sérieux, qu'il ne faut pas céder ni à la sinistrose ni au radicalisme, qu'il faut jouir des petites joies que le monde sécrète, et nous y avons tous droit, c'est certain, certifié, et l'anniversaire de la chute du mur étaient l'une de ces joies que nous étions tous sommés d'embrasser.

LE MUR DE BERLIN ::: C'est juste une (re)chute

Le premier truc frappant est que, sans condamner le communisme, ils te dépeignent les démocraties populaires comme un enfer chaud-bouillant où y'avait rien à bouffer, où tu étais pisté non-stop par la police politique et où, en plus, tu étais obligé de porter des fringues immondes. Le Goulag contre le Monde Libre, et ils oubliaient de dire que cette expression - Monde Libre - n'était qu'un surnom, et tu sentais bien que, pour eux, le paradis existait vraiment, qu'il existe toujours et qu'ils y vivent, que nous y vivons tous, c'est l'extase totale, la grande partouze. De quoi tu te plains, connard ? Evacuation de toute réflexion géopolitique : l'important était que nous soyons tous réunis dans le grand espace capitaliste, qu'on se tape la quiche, qu'on élise Yannick Noah (putain, Yannick Noah !) comme personnalité préférée des esthéticiennes, ces grandes faiseuses d'opinion. L'important, c'était les larmes et le « petit cœur qui bat » sur lesquels devait germer le gouvernement mondial, ce même gouvernement mondial que d'aucuns ont fait semblant de combattre ces derniers mois mais qui, en fait, est reparti de plus belle, et il n'y a aucune raison objective de croire qu'il se lézardera bientôt. La révolution - puisqu'il en a été beaucoup question -, ça ne se décrète pas, ça se réalise. Avec un peuple, c'est mieux. Or, comme disait l'autre, le peuple est mort. Il a été remplacé par la grande masse petite-bourgeoise, celle-là même qu'enchante l'idée d'un gouvernement mondial avec tout plein de gens pareils et qui pensent et désirent les mêmes choses.

La grande masse petite-bourgeoise achète des piles pour son iPod et se demande si Stephen est sur Facebook.

LE MUR DE BERLIN ::: C'est juste une (re)chute
Le mur n'est jamais tombé, il a été gobé, avec ses habitants, par la matrice. Les camarades de la RDA étaient ravis ? Bien sûr. Parce qu'ils étaient soudainement libres ? Qu'est-ce que la liberté vient foutre ici ! Ils ont troqué, les camarades, le totalitarisme en noir et blanc et bruit de bottes contre celui en couleurs et strip-teaseuses ukrainiennes. C'est tout. L'amélioration des conditions de vie ? Ouais, et c'est tant mieux. La liberté d'expression ? Ouais, mais de moins en moins, et le Premier Pouvoir nous le notifie quotidiennement. Ils ont troqué l'Etat-Jdanov contre l'Etat-maman, celle qui s'occupe de tes poumons et de ton sexe, et de ton assiette et de ton jogging, et de ta baignoire et de tes géraniums. Elle le fait elle aussi avec un grand sourire, « c'est pour ton bien », « pour que tu sois heureux », comme si le bonheur n'était pas le propre de tous les régimes totalitaires. Tu ne peux plus fumer dans les lieux publics, tu ne peux plus fumer dans les bars, tu ne peux plus fumer à la terrasse de ces derniers, tu ne pourras plus, très prochainement, fumer sur les trottoirs, et tu ne pourras plus, moins prochainement, fumer chez toi. Bordel, respecte mon espace vital, enculé ! Fumer, c'est con, ça t'empêche d'être hautement compétitif dans ton travail, t'as une haleine de fennec, ça prouve que t'es pas décontracté et, à la fin, ça va te tuer, et la mort, sache-le, c'est définitivement pas rentable. Fils, tu joues avec ton potentiel ! Oui, bordel, c'est quoi cette manie que t'as de prendre des drogues et de picoler alors que, pour quelques dizaines d'euros TVA comprise tu pourrais te payer une séance de yoga ou chez le psy, psychanalystes qui, dans le monde d'après la chute du mur, ont remplacé les curés, mais qui ne sont même pas rigolos, eux, et la preuve est que jamais on n'imagine, même dans un rêve succédant à un sale bad trip, un psychanalyste dépeçant un sans-culotte du Faubourg-Saint-Antoine dans un bled de la Vendée militaire.

On aura beau dire, Torquemada, c'était quand même autre chose que Boris Cyrulnik ou Marcel Rufo.

L'autre truc frappant, c'est cette exaltation de la révolution douce, de velours, des roses, « sans bain de sang », tranquille, en bon fils de famille, qui ne colle pas, qui ne sue pas, à laquelle tout le monde est content de participer, de sorte que si tout le monde, ou presque, est dans le coup, on se demande quand même s'il s'agit bel et bien d'une révolution. Le mur, c'est vrai, est tombé facilement, sans douleur, sans achtung !, un marteau, un burin, dans la nuit berlinoise où les coupes de cheveux à la Rudi Voller passaient à la postérité, Rostropovitch, et c'était déjà fini. Tous les camarades se précipitaient dans les kebabs, de l'autre côté.

L'unité de l'Allemagne a le visage de Bismarck. La réunification allemande a celui de David Hasseloff. Ça craint.

LE MUR DE BERLIN ::: C'est juste une (re)chute
Otto avait de mauvais jours, certes, mais il chantait bien mieux que David de Malibu et, surtout, tenait l'alcool, lui. En outre, sans Otto, Rimbaud ne serait peut-être jamais allé à Paris, n'aurait donc sans doute pas rencontré Verlaine. Rien que pour ça... Leitmotiv de la révolution cool : comme en Géorgie, comme en Ukraine. Et si les Chinois n'aimaient pas tant la matraque - et ne tenaient pas par les couilles l'économie US -, on l'aurait également vue, avec quelques excentricités locales en prime, au Tibet. Aucun véritable changement de régime ne peut advenir sans que coulent maintes gouttes de sang. C'est triste ? Si l'on veut, mais c'est surtout comme ça, du genre loi implacable. Il y a des coupables, des bourreaux, des profiteurs, des gestapistes. En face, il y a du lyrisme, et le propre du lyrisme est d'être heureusement cannibale, de se foutre des conséquences, d'être animé par ce vitalisme qui fait tant défaut à l'Europe repue - parce que vivant à crédit - d'aujourd'hui. D'être folle, conne, impitoyable, de couper des têtes, de réclamer, comme disait un pote de Robespierre, des victimes expiatoires. Victimes qui se défendent, et c'est le jeu dont les règles sont admises par les deux parties. Avec la chute du mur, donc, rien de tel, et le merveilleux paradoxe, le constat accablant, c'est que derrière la joyeuse exubérance des libérés du Pacte de Varsovie, derrière les sourires des commentateurs de l'anniversaire à dominos géants, derrière l'éloge du partage, de la tolérance, de la festivation permanente, comme l'analysait Muray, se cache en fait un terrifiant esprit de sérieux, le retour d'un ordre moral d'autant plus vicieux qu'il ne s'impose pas par la terreur mais par le désir, par des promesses de bonheur. C'est frappant chez les 15-25 piges micro-trottoirisés, qui vomissaient ces jours-ci le credo officiel, avec pêle-mêle les mots magiques : liberté, entente, amitié, amour, apaisement, joie, fin de l'oppression. Qu'on aurait cru entendre la dernière merde de Tryo. Etudiants en écoles de commerce, en lettres, en sociologie ou en droit, fille d'artisan ou fils de chirurgien, ils débitaient tous la même soupe. Leur exaltation était froide, mécanique, régurgitée comme un déjà vieux truc lyophilisé, convenue. Elle nie l'essence, la beauté suprême du monde et de la vie : le conflit. On doit avoir des ennemis, on doit avoir des amours compliquées, des amitiés trahies, des libertés contestées, arrachées, on doit s'être vautré lamentablement cent fois, et se relever, s'être lancé des défis, cons si possible - les sports extrêmes sont, en la matière, un habile et lucratif dérivatif offert par la société du spectacle et des loisirs -, on doit conchier les familles françaises, on doit construire des murs, encore et encore, pour pouvoir un jour les briser.

Qu'on nous excuse si l'image est facile. Putains d'enfants de Carême, d'un nouveau genre, et on leur pardonne, on leur trouve des circonstances atténuantes, « we are fucked », disait un autre, à Manchester, à la fin des années 70, on n'oublie pas le rôle totalitaire des média de masse à l'adresse de leurs « cibles », médias qui ont disserté pendant des jours sur la chute du mur de Berlin, qui n'ont pas fêté avec tant d'éclat le dixième anniversaire des bombardements de l'OTAN sur Belgrade, c'est étonnant, et pourtant l'histoire de l'Europe n'était pas encore terminée en 1989 - la preuve. Elle allait l'être, c'est vrai. L'ère du Grand Bisounours social-chrétien-démocrate allait commencer. Nous étions nés quasiment en même temps que lui. On allait l'avoir pour nourrice. La fin de l'Histoire, c'est bien elle qu'ils applaudissent aujourd'hui. Cette fin tant espérée, la fin de toutes les souffrances, donc, c'est là le problème, de toutes les passions authentiques, de tous les crimes, du romantisme. Les gueules des ministres sur l'écran, c'était d'un triste à faire ronfler un mormon. Alors, ne serait-ce que pour les emmerder, on ne peut que crier notre enthousiasme pour la RDA.

Si Berlin n'avait pas été coupée en deux, Bowie et Iggy Pop y seraient-ils allés ? Rien que pour ça...


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