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Ce qui s’est réellement dit et fait à Dijon – l’exemple de l’atelier sur les violences

Publié le 17 novembre 2009 par Variae

Difficile pour qui n’y a pas assisté de se faire une idée sur les rencontres sur l’éducation, à Dijon, du Rassemblement social, écologique et démocrate, tant elles ont été instrumentalisées à des fins médiatico-politiciennes. Pourtant, celles et ceux qui y ont participé ont eu un sentiment bien différent que ce qu’ont pu en rapporter les médias ; une atmosphère fraternelle entre militants et responsables socialistes, écologistes, démocrates, radicaux, citoyens, et syndicalistes ; un travail de fond appréciable, qui a montré la possibilité et l’effectivité de convergences concrètes entre les différentes sensibilités progressistes, quand cessent les effets de manche et les postures d’appareil. Satisfaction enfin que de revoir la question éducative, quasiment abandonnée par le PS ces dernières années, revenir au premier plan, et être unanimement présentée comme le socle prioritaire et inaliénable de tout projet de société progressiste. Dont acte.

Ce qui s’est réellement dit et fait à Dijon – l’exemple de l’atelier sur les violences

Bien sûr ce n’est qu’un début. Mais cette voie de création de consensus par les idées , consistant à vérifier sujet par sujet ce qui converge et ce qui diverge, est de toute évidence plus fructueuse et efficace que les accords d’appareil, dont l’échec idéologique et politique est actuellement patent. Elle est également, et ce n’est pas rien, plébiscitée par le peuple de gauche et les progressistes.

Pour vous donner une idée du contenu de cette journée de travail sur l’éducation, je vous propose ci-dessous un compte-rendu synthétique d’un des cinq ateliers, celui sur les violences scolaires. Des synthèses intégrales seront bientôt disponibles sur le site du Rassemblement, ainsi que de nombreuses captures vidéo et interviews.

Ce qui s’est réellement dit et fait à Dijon – l’exemple de l’atelier sur les violences

ATELIER 3 : COMMENT LUTTER EFFICACEMENT CONTRE LES VIOLENCES SCOLAIRES ?

Le diagnostic

Jean-Paul Delahaye (professeur à Paris V, ancien inspecteur d’académie en Seine Saint-Denis, ancien conseiller au cabinet de Jack Lang) introduit l’atelier en rappelant un sondage publié par la SOFRES en septembre 2007, qui révélait qu’un Français sur deux avait été confronté à un problème de violence dans un établissement scolaire. Ces violences sont très diverses, mais elles ont toutes des conséquences lourdes sur les conditions mêmes de l’éducation, et influent notamment sur les stratégies familiales de choix – ou de refus – d’un établissement scolaire. Elles sont également devenues une préoccupation majeure au sein de la population, et en particulier pour les milieux populaires. Ces violences ne sont pas, en soi, nouvelles, mais elles ont pris une dimension de phénomène de société depuis le début des années 90, comme le prouve la série de plans de lutte contre la violence (8 en 20 ans !) lancés par les ministres successifs de l’Education Nationale depuis lors.

Eric Debarbieux (professeur à Bordeaux 2, président de l’Observatoire International de la Violence Scolaire) confirme que le concept très large de « violences scolaires » est une appellation trop générique, et qui s’accompagne de fantasmes quant à une dérive américaine de notre société. Il faut revenir aux chiffres : depuis les années 60, il n’y a eu « que » 24 massacres scolaires dans le monde – on parle de massacre scolaire à partir de plus de trois morts, et on exclut les situations ayant lieu dans des pays en guerre – et 70% des victimes ont été tuées par des adultes, non par d’autres élèves. Quant aux États-Unis : les morts par armes à feu sont en baisse depuis 1993, et seulement 1% des écoles disposent de portiques détecteurs de métaux.

Plusieurs caractéristiques des violences scolaires. (1) Elles sont un phénomène mal mesuré : peu d’États disposent de système de mesure fiables en ce domaine. Les chiffres officiels sont par nature incomplets puisque ces violences n’ont pas toujours lieu devant les adultes ; la loi du silence opère, et les victimes n’ont même pas toujours conscience d’être victimes. (2) Elles sont liées aux inégalités : il y a de forts déterminants sociaux à ces violences, qui touchent entre 8 et 10% des élèves, principalement dans des zones défavorisées. (3) Depuis dix ans, en France, elles se font de plus en plus en groupes (et augmentent en gravité, la dynamique de groupe ayant un effet désinhibant), et dans certains endroits, elles prennent un tournant antiscolaire – c’est-à-dire qu’elles se font contre les locaux, et le personnel.

Philippe Tournier (secrétaire national du SNPDEN) présente le point de vue des personnels de direction. Il faut admettre qu’il existe des problèmes de pure sécurité à l’école. Nombre de magasins disposent d’un vigile, alors qu’il n’y a pas de personnels de sécurité dans les écoles. Il faut distinguer la question des violences de celle de la sécurité, qu’on n’aborde jamais, et qu’il convient justement de traiter à part, pour ne pas polluer le débat sur les violences. Sur les violences en elles-mêmes : nous avons besoin dans notre société d’un système de sublimation de la violence juvénile, violence qui a toujours existé, mais qui était justement canalisée, avant. Beaucoup des comportements dits atypiques existent potentiellement chez tous les élèves, mais sont mieux régulés chez eux. Il faut voir également que la France a un des plus hauts niveaux de stress scolaire, équivalent à celui du Japon ou de la Corée du Sud, et tout à fait atypique en Europe. Ce stress est en partie lié au fait que le diplôme de formation initiale, dans notre pays, est conçu comme irrémédiablement classant (tout se joue(rait) au moment de cette formation initiale). Nous entretenons (élèves, enseignants) un rapport au savoir particulier, qui crée un climat beaucoup plus tendu qu’à l’étranger. Mais comment avoir une ambiance détendue à l’école, dans une société qui prône la compétition permanente ?

Sébastien Clerc (professeur de français et d’histoire-géographie en Seine Saint-Denis) intervient sur son expérience d’enseignant. Les conditions d’exercice de la profession sont très difficiles, surtout quand on débute et qu’on est envoyé directement en zone sensible. Les violences directes sont relativement rares, ce qui domine et ce qui est très fréquent en revanche, ce sont de petites incivilités répétées, qui perturbent constamment le cours. Il y a des techniques qui fonctionnent bien pour surmonter cela, mais elles ne sont pas enseignées dans les IUFM, qui ne préparent (très bien) qu’à la préparation des cours. Il faudrait construire une formation suivant trois axes : (1) capter l’attention des élèves (des jeunes intéressés sont moins prompts à la violence ou à l’incivilité) ; (2) instaurer un rapport chaleureux avec les élèves (et leur montrer qu’on les respecte) ; (3) sanctionner justement, et sans maladresse.

Laurent Grandguillaume (adjoint au maire de Dijon, délégué notamment à la jeunesse) prône quant à lui le respect d’un « carré d’or » pour lutter contre les violences scolaires : prévention, médiation, sanction, réparation. Force est de constater que le gouvernement passe son temps à réduire les effectifs d’encadrement et d’enseignement, au dépit du bon sens : disparition du Défenseur des droits de l’enfant, disparition des RASED, et à Dijon, plus d’enfants inscrits dans les écoles, mais moins de classes. Cette crise de l’État est le premier déterminant des problèmes scolaires. Deuxième déterminant, la crise du tissu démocratique : on délaisse les associations (notamment d’éducation populaire) présentes sur le terrain, en diminuant leurs subventions. Crise sociale, encore : multiplication de familles monoparentales. Crises des conditions de vie et de logement, enfin : comment faire ses devoirs et étudier sereinement quand on vit (trop) nombreux dans un petit logement ? L’école n’est pas une oasis, elle ne peut régler seule cette crise globale de dérégulation, vécue au quotidien par les élus locaux.

Francis Lec (avocat-conseil de la Fédération des Autonomes de Solidarité Laïques) souligne que chaque jour, dix enseignants sont victimes de violences scolaires. La fédération qu’il conseille protège juridiquement la moitié des enseignants français, insuffisamment protégés par l’Education nationale. Les enseignants agressés voient leur existence ruinée. La moitié des violences subies sont physiques, les autres sont de l’ordre de l’injure ou de l’incivilité. Quelle réponse apporter à ces risques du métier d’enseignant, en hausse importante ? Actuellement, un enseignant voulant faire reconnaître ses droits subit un vrai parcours du combattant, et est peu aidé par le rectorat. Du côté de la justice, les substituts du procureur sont trop peu sensibilisés à ce type de problème. La droite répond à cela en multipliant les peines et en bunkerisant l’école ; mais il s’agit principalement d’effets d’annonce qui ne règlent rien, et dans la réalité les violences sont trop souvent suivies de classements sans suites. Les enseignants, eux, demandent simplement des réponses qui fassent prendre conscience à l’élève de ce qu’il a fait, et qui prennent en charge l’accompagnement social de sa famille.

Nathalie Griesbeck (députée européenne MoDem) rappelle que l’école est à la fois un élément majeur de l’équilibre de notre démocratie, et un creuset pour la République. Elle est également le reflet de notre société, et il convient de protéger les enfants des influences néfastes de celle-ci. Les violences – phénomène ancien – sont ressenties et vécues de façons très différentes : certains chefs d’établissement les cachent ; certains parents veulent porter plainte pour des faits anodins. On constate surtout une désorientation générale de tous les acteurs de l’école à ce sujet. Le lien avec avec l’échec scolaire – un quart des enfants entrent en 6ème en situation d’échec scolaire – doit aussi être souligné. Comment, enfin, travailler à restaurer la notion de respect, alors que le gouvernement actuel donne le modèle inverse ?

Julien Dray (député socialiste de l’Essonne, vice-président de la région Ile-de-France en charge de la jeunesse) explique qu’il faut distinguer la montée des violences de leur instrumentalisation, et notamment de la création d’un marché de la lutte contre ces violences. On constate ainsi une explosion des budgets de vidéosurveillance, et une fuite en avant des proviseurs sur ce sujet, sous la pression de la communauté scolaire. Cela représente beaucoup d’argent, et un marché qui a besoin de la mise en scène de la violence. Nos sociétés ne savent plus éduquer à la gestion des conflits ; donc elles les subissent, dramatisent, et mettent en spectacle. D’autres pays nous montrent pourtant la voie. Le Québec ainsi organise l’éducation à la gestion des conflits dès l’école primaire ; dans la classe, un élève est désigné comme correspondant et médiateur, et est chargé de prévenir l’enseignant en cas de problème. Il apprend à gérer les situations conflictuelles, sans sanction automatique, et avec toujours, au préalable, une réunion des protagonistes. Inversement, en France, on bunkerise, et l’Education Nationale refuse de considérer sa part de responsabilité dans la montée de la violence. L’institution scolaire a sa violence propre ; elle fabrique de l’échec scolaire et donc de la violence, notamment quand les enfants comprennent qu’ils sont enfermés à l’école en attendant d’être relégués dans la société. Il faut poser ce problème au lieu de partir dans une fuite en avant sécuritaire et anxiogène.

Propositions

La parole est donnée à la salle, qui intervient notamment sur l’influence nocive de la télévision et des jeux vidéo ; la difficulté à mobiliser des enfants qui voient que les diplômes ne leur garantissent plus un bon emploi ; le besoin urgent d’une éducation à la conscience et à l’intelligence de son corps (ce sont les prémisses du langage et de la raison ; beaucoup d’enfants ne comprennent pas ce qu’on leur dit, et souvent, la violence n’est dirigée contre personne en particulier) ; l’insuffisance du suivi par les services sociaux des mineurs en danger. On remarque également qu’il est crucial d’associer les jeunes à un tel débat, et de leur demander leur avis.

Les intervenants réagissent alors et convergent sur ces analyses et propositions :

(1) L’école doit être la première priorité (dont financière) d’un programme progressiste (Nathalie Griesbeck, Laurent Grandguillaume). La question des moyens humains sur le terrain est cruciale : en France, on a un enseignant pour 25 élèves, contre 1 pour 8 en Scandinavie (Nathalie Griesbeck). Ce renforcement de la présence humaine dans les écoles est la clé de la lutte contre les violences, et s’oppose à la volonté de la droite de mettre en place des équipes mobiles de sécurité pratiquant la fouille au corps, pure provocation (Francis Lec). Il faut voir que sans cette présence accrue, la vidéosurveillance ne sert à rien (Eric Debarbieux). Ces moyens supplémentaires doivent aussi servir à la détection et au traitement précoces des violences, qui évitent statistiquement la récidive (Julien Dray).

(2) Le système scolaire actuel produit du stress et de la violence (Julien Dray). Pourquoi infliger 40H de cours à des jeunes qui ont des problèmes de concentration sur ce qui est théorique, ou encore un cours de français en fin de journée, après une séance de sport ? Il faut mieux s’adapter au rythme des jeunes, et garder l’après-midi pour des activités culturelles (Sébastien Clerc). L’idéal de discipline « d’antan » est dépassé par les évolutions de la société , il faut accepter de le redéfinir, sans tomber non plus dans le registre affectif à la « Entre les murs » (Philippe Tournier).

(3) Pour les enseignants : formation, accueil et protection. Les enseignants qui sont réellement accueillis et intégrés dans leur établissement sont moins souvent victimes de violences, tout comme leurs élèves. Également essentielle, la formation à la gestion du stress et des conflits, dont disposent seulement un quart des IUFM, et encore, de façon optionnelle (Eric Debarbieux, Sébastien Clerc, Philippe Tournier). Il faut aussi une formation juridique (initiale et continue), dont pourraient aussi bénéficier les élèves (Francis Lec). Enfin, il est capital de mieux protéger les enseignants, en assurant la présomption d’innocence quand ils sont mis en cause – ainsi que leur réhabilitation publique s’ils sont blanchis – et en leur prodiguant un suivi médical et psychologique sérieux quand ils sont victimes (Francis Lec).

(4) Pour les élèves : une éducation civique et à la citoyenneté (Jean-Paul Delahaye). Délivrer une éducation à la politesse, enseigner que toutes les violences, même simplement verbales, sont inacceptables, et qu’un conflit peut être résolu dans le respect réciproque (Sébastien Clerc). Cette éducation à la gestion de la violence, au respect et à la médiation (sur le modèle québécois) doit être au coeur du projet éducatif ; les jeunes doivent être les premiers acteurs de cette démarche, car ils sont les plus à même de se faire entendre des autres jeunes (Julien Dray). De telles expériences de médiation existent déjà, et fonctionnent, localement (Laurent Grandguillaume).

(5) Pour tout le monde : construire du lien social et de la stabilité. Les victimes de violences sont d’abord des personnes isolées, et leurs auteurs sont, dans 90% des cas, internes à l’école. Le lien social et le travail associatif sont donc à développer en son sein (Eric Debarbieux). Il faut également assurer la stabilité des équipes éducatives. 60 à 80% des équipes changent chaque année, du fait notamment du choc que constitue l’arrivée dans un environnement difficile d’un enseignant formé ailleurs. Dans d’autres pays, le choix du nouvel enseignant par l’équipe en place est un facteur stabilisant (Eric Debarbieux). Une communauté éducative solidaire fait mieux face à des violences (Philippe Tournier) ; on pourrait créer un conseil de la communauté éducative, qui par exemple prendrait en charge l’évaluation du règlement intérieur, et discuterait avec les enseignants des violences invisibles (Francis Lec). L’école doit redevenir une « deuxième maison » pour les enfants (Julien Dray), adossée à une vraie politique de convivialité (Eric Debarbieux).

(6) Une condition de réussite : une collaboration accrue entre l’école et ses partenaires (Jean-Paul Delahaye). Il faut associer la communauté environnante, parents et forces de police, à l’école, et non aller dans le sens d’une bunkerisation mentale : en Afrique, des établissements fonctionnent ainsi très bien dans des quartiers difficiles (Eric Debarbieux). La police, quant à elle, est utile quand elle fait un travail de proximité et de prise de température sur le climat local, non quand elle intervient brutalement et de façon provocatrice (Philippe Tournier). L’État ne peut pas résoudre tout tout seul ; il faut sur le terrain une coproduction associant et mobilisant les associations et les collectivités locales, et une responsabilité collective (Laurent Grandguillaume, Nathalie Griesbeck).

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Romain Pigenel


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