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Interview : General Elektriks

Par Kub3

Samedi dernier, le festival La Sauce Jack assaisonnait le Grand Mix de Tourcoing de trois groupes à la notoriété et au style différents. En entrée : les gagnants du tremplin organisé par le festival, les Evergreen Sputi Shit. Bien que récente, leur formation a parfaitement su chauffer la salle à blanc. Ont suivi en plat de résistance les lillois de Woodish, pour une atmosphère nettement plus feutrée et jazzy, le groupe ayant invité Brisa Roché pour les accompagner sur les derniers titres. C’est ensuite qu’a débarqué Hervé Salters pour le dessert, alias General Elektriks, flanqué des quatre compères qui l’accompagnaient déjà lors de son concert aux Nuits Secrètes, en août dernier. Fidèle à sa réputation, “RV” s’est énervé sur ses claviers, sautillant partout sur scène tandis qu’à ses côtés le bassiste Jessie Chaton lui volait presque la vedette à coup de déhanchés vertigineux et de T-shirts flashy (les photos sont en bas de l’article).

Mais c’est avant le concert que nous avons eu l’occasion de rencontrer le Hervé, afin de discuter avec lui de sa musique en général et de son dernier album en particulier - Good City For Dreamers - ainsi que de ses prestations scéniques. Le General ayant peu de temps à nous consacrer, nous avons partagé l’interview dans sa loge avec Romain, de Radio Cité Vauban (RCV), et en présence de Norbert, le batteur, qui entamait sa sieste sur le canapé :

Romain : Pour commencer : pourquoi le nom de General Elektriks ?

RV : En Anglais “General Electric” veut dire “électricité générale”, et je trouvais que ça décrivait bien le projet, surtout le premier album qui a un côté un petit peu foutraque. C’est comme si tu étais dans une usine pleine de tuyaux, une espèce de laboratoire un peu dingue avec toutes sortes de machines qui émettent des sons.  Tu colles tous ces sons ensemble et ça donne le premier disque. En plus  “General Elektriks” ça sonne mieux que “Hervé Salters” [sourire]. Et puis c’est une espèce de récupération d’une marque connue façon pop art à la Andy Warhol, un détournement d’une manière artistique. Bon ça c’est pour faire intello mais en fait la principale raison c’est juste que je trouve que ça sonne bien. Et c’est ouvert à interprétation : là je t’ai déjà donné trois raisons mais tu pourrais m’en donner d’autres.

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Olivier : Justement tu as changé l’orthographe de ton nom d’un album à l’autre [de Electrics à Elektriks, NDLR], était-ce pour marquer une sorte de césure entre les deux albums ?

RV : C’est une bonne question. Ce qui s’est passé en fait c’est qu’au moment de la sortie du premier album aux États-Unis, le label américain a voulu prendre encore moins de risques que le label français. A l’origine quand le premier album est sorti sur le Label Bleu, l’orthographe c’était avec deux “C” et un “S” à la fin. Je pensais que ça suffisait d’un point de vue purement légal à éviter toute embrouille, mais l’avocat du label américain a demandé à ce qu’on change et qu’on mette des “K”. Et à vrai dire je trouvais ça plutôt rigolo d’avoir le même disque sous un libellé différent selon le pays. Mais au moment de sortir le second j’ai décidé d’unifier l’affaire et de tout faire avec des “K”.

“Même si mon truc c’est les vieux claviers, j’essaye de ne pas trop être passéiste”

Romain : C’est assez difficile de mettre une étiquette sur ta musique. Est-ce que tu peux nous définir en quelque mots l’univers General Elektriks ?

RV : Pour moi c’est un mélange de genres avant tout. Mon idée c’était d’utiliser aussi bien la funk des années 60-70 que du rock. Je suis un grand fan de Jimy Hendrix par exemple. Mais aussi la pop old school façon les Beatles ou David Bowie, de la fin des années 60 et du début des années 70 également. Et puis d’ajouter un certain élément de jazz, du post-bop des années 60 jusqu’au free jazz en fait. L’idée c’était de ne pas avoir à choisir, de prendre tous ces ingrédients et de les mettre dans ma soupière, de mélanger et de voir ce qui allait en ressortir. Après bien sûr il faut faire en sorte que ça soit un minimum cohérent. Pour résumer je dirais que ma musique est une espèce de soul futuriste. Et selon les morceaux il y aura un ingrédient pop, un ingrédient rock ou encore un autre qui sera un peu plus fort que les autres. Tous ces ingrédients se retrouvent dans l’ensemble de mes morceaux, mais ils le sont simplement à géométrie variable.

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Olivier : Tu mets en valeur différentes influences, et sur scène tu fais une reprise de Grandmaster Flash sur une instru de Gainsbourg. Comment t’est venue l’idée de confronter ces deux univers ?

RV : Ce n’est pas si surprenant que ça en fait. Le groove de En Melody, le morceau de Gainsbourg qu’on reprend et qui est un instru sur Melody Nelson, c’est très très funky je trouve. Ça a notamment été samplé par De La Soul, sur De La Soul Is Dead, et ils ont rapé par dessus. Pour moi c’était un clin d’œil à la culture hip-hop, une manière d’utiliser cette instru qui a déjà été reprise par des rapeurs et de mettre un autre rap par dessus, en l’occurrence The Message de Grandmaster Flash. Par contre c’est vrai que faire deux reprises en même temps en live, c’est quelque chose qui ne se fait pas trop et donc effectivement ça peut paraître assez nouveau. Mais dans la culture de DJ c’est pas si curieux que ça. C’est comme les mashups, qui sont devenus un peu à la mode ces deux ou trois dernières années.

Olivier : C’est donc une culture de l’emprunt que tu défends. Et sur un des titres de ton dernier album, You Don’t Listen, tu as repris l’instru de New York 1997 de Carpenter…

RV : Absolument. D’ailleurs j’ai même voulu utiliser carrément un sample mais je n’ai pas eu l’autorisation. J’ai demandé à John Carpenter, ou plutôt à son publisher, mais il est anti-samples. J’ai donc repris ces trois accords et j’ai essayé de reproduire des sons de synthé à peu près similaires. Sur ce morceau il y a effectivement un emprunt et j’aurais aimé qu’il soit encore plus clair et pouvoir mettre une inscription “samplé de Escape from New York, de John Carpenter”. Par contre pour le reste des morceaux il faut plutôt parler d’influences, ce dont je n’ai pas du tout honte d’ailleurs. Tout le monde est nécessairement influencé par quelqu’un. Les Beatles écoutaient les Beach Boys et Dylan, sans même parler des trucs plus vieux comme Little Richard et Chuck Berry. Pour Bowie c’est la même chose. Si tu écoutes Scott Walker ou les Beatles : il n’ y a pas Bowie sans ces gens là. De la même manière qu’il n’y a pas Prince sans Parliament, sans Sly Stone, sans Hendrix… L’idée c’est de faire passer ces influences par ton filtre à toi et que ce qui en ressorte soit quelque chose d’un minimum personnel.

Romain : Sur scène vous êtes très dynamiques. Est-ce que tu pourrais présenter tes musiciens et nous dire un peu comment tu conçois le live ?

RV : Il y a deux manières de voir les choses. Soit tu considères que l’enregistrement est juste un témoignage de ce que tu fais en live, histoire de poser sur bande une prestation ; soit tu considères que l’enregistrement peut être vu comme un travail différent, avec des armes différentes, comme une espèce de travail de laboratoire. Et dans ce cas la scène c’est quelque chose pour lequel tu as d’autres armes. Moi je fais partie de ces gens là, ceux qui considèrent que ce sont deux choses bien distinctes. En tout cas j’aime bien traiter ce projet ci [General Elektriks] de cette manière là. Autant pour le studio je suis tout seul dans mon garage à triturer mes claviers, mon ordi mes vieux samples etc. Autant sur scène c’est très important pour moi de retrouver l’énergie d’un groupe, que chacun ait une personnalité assez forte, et d’essayer de vraiment réinterpréter les morceaux.

Olivier : Comme pour Facing That Void par exemple ?

RV : Tout à fait, on en fait une version différente sur scène. En ce qui concerne les musiciens il y a Norbert Lucarain, qui fait ronflements à ma gauche [rires]. Non en fait il fait vibraphone et batterie acoustique. Il y a aussi Eric Starczan à la guitare, Jessie Chaton [par ailleurs chanteur du groupe Fancy, NDLR] pour la basse et basse synthé, et enfin Jordan Dalrymple qui fait de la MPC et aussi de la batterie acoustique comme Norbert, selon les morceaux. La MPC, pour ceux qui ne connaissent pas, c’est une machine qui se présente avec seize coussinets, et à chaque coussinet tu assignes les sons que tu veux. Ça nous permet d’avoir certains sons qui sont sur le disque mais de les jouer en live. Il n’y a aucun morceau où on appuie simplement sur “play”. Tout est joué. La MPC permet aussi d’avoir le côté produit du disque, de faire en sorte par exemple que le son de batterie ne soit pas le même sur tous les morceaux. Grâce à ça les batteries ne sonnent par pareil sur Helicopter et sur Engine Kick’In qui suit derrière, par exemple.

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Et moi je suis au clavier et au chant, et les instruments que j’utilise sont plutôt de l’ordre du clavier vintage, c’est un petit peu ma spécialité. Je les passe par des effets plus modernes pour essayer d’en tirer quelque chose d’un petit peu différent. Donc l’idée, sur scène… [il est interrompu par un ronflement de Norbert, auquel il répond par un sourire], même si c’est quand même assez différent du disque, c’est de retrouver le mélange de genres et le mélange de techniques. Tu peux avoir d’un côté un instrument plus old school façon vibraphone, ou même une timbale d’orchestre classique, et de l’autre un truc comme la MPC. Au final on retrouve ensemble le passé et le futur, le funk, la pop, le jazz et une énergie très rock.

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Olivier : Comment en es-tu venu, justement, à faire des claviers ta spécialité ? Qu’est-ce qui t’as attiré particulièrement vers eux, sachant qu’à l’oreille le son que tu produis fait parfois penser à celui de guitares électriques ?

RV : L’un des instruments que j’utilise, le clavinet, peut en effet faire penser à une guitare si tu le tritures d’une certaine manière. Mais c’était pas vraiment fait exprès. J’ai commencé à jouer du piano quand j’avais huit ans, et très rapidement je me suis dirigé vers un jeu assez rythmique. C’est ensuite que j’ai posé les mains sur le clavinet, qui est un instrument vraiment rythmique  puisque ce qu’il y a l’intérieur ce sont des cordes similaires à celles d’une guitare électrique, et sous chaque touche il y a un petit tampon qui vient taper la corde. C’est très mécanique, très simple.

Olivier : Un peu comme sur un piano classique en fait…

RV : Voilà. Sauf que là il y a un micro, comme sur une guitare électrique, qui enregistre la résonance. Et ensuite tu l’amplifies comme tu veux, tu peux le mettre sur un ampli, tu peux faire passer le son par des pédales etc. Et il se trouve que j’aime bien les sons un peu crados, donc j’ai branché des trucs, j’ai essayé des fuzz dessus, des distos, et je me suis rendu compte que ça finissait vraiment par sonner comme une guitare électrique. Mais c’est arrivé un peu par hasard. C’est vrai que je pousse parfois la ressemblance, notamment sur You Don’t Listen où l’intro sonne vraiment comme une guitare. Mais il y a d’autres sons que j’utilise qui, eux, sont beaucoup plus pianistiques, comme le RMI. J’utilise également des synthés analogues comme le SH 101 ou le Jupiter 6, des choses comme ça. Même si mon truc c’est les vieux claviers, j’essaye de ne pas trop être passéiste non plus. Je ne vois pas trop l’intérêt de refaire exactement ce qu’ont fait les maîtres. Donc j’ai ces vieux trucs là qui me correspondent en tant que pianiste parce que ce sont des claviers qui ont du mordant et de la personnalité, mais en les passant par des effets plus modernes j’essaye d’en sortir quelque chose de vraiment actuel voire un peu futuriste. Et je pense que cette dichotomie tu la trouves aussi bien sur le disque qu’en concert. Sur scène on utilise un langage codifié qui existe déjà mais en même temps on le triture et on essaye d’inventer notre propre langage.”

Merci à General Elektriks, au festival la Sauce Jack ainsi qu’au Grand Mix

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Crédits photos : Olivier Clairouin


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