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On va quand même pas le laisser partir comme ça

Publié le 24 avril 2009 par Lazare
On va quand même pas le laisser partir comme ça
Ballard (ou plutôt son œuvre) nous répète inlassablement que l’humanité court vers l’abîme. Mais ça, on le sait déjà, c'est un bon fonds de commerce, mais pas encore une œuvre, ou l’once de pensée qu’on cherche. Non, l’intéressant, la source de son humour féroce, de sa verve satirique, c’est que si elle se trouve dans une situation si précaire, l’humanité – et en particulier celle d’Occident -, c’est parce qu’elle désire avidement la catastrophe, elle aime le bruit de ses explosions, les mutilations qu’elle provoque bref, la destruction, même si elle y reste. Regarde Crash ! : un accident survient, qui ampute les corps, plie toutes les carcasses : on n’oubliera jamais la puissance érotique de la déflagration, du froissement et de l’entremêlement brutal des tôles. Les personnages ne seront plus, à partir de ce moment, qu’en quête de l’accident parfait, dans le véhicule automobile parfaitement conçu pour détruire et pénétrer les corps humains – cf. le passage sur le levier de boîte de vitesse, principal responsable de mutilations en cas de choc ; il semble n’avoir été imaginé que pour les provoquer.
Avant de poursuivre – pour évoquer Ballard au moment de son ultime métamorphose, il vaut sans doute mieux le laisser causer - un extrait de Crash ! (traduction Robert Louit) :
« (…) Alors, Vaughan a tiré quelques ultimes bouffées de son joint et s’est dirigé vers l’accotement de l’autoroute. Sa démarche, sur le béton maculé d’huile, semblait mal assurée. Une lourde berline, conduite par une dentiste d’âge mûr, avait fait une embardée, franchi les glissières de sécurité et était allée se retourner sur le terrain vague légèrement en contrebas. J’ai suivi Vaughan et l’ai regardé depuis la glissière rompue se diriger vers le véhicule que les policiers avaient remis sur ses roues. L’herbe lui arrivait à hauteur des genoux. Il a ramassé un bout de craie blanche abandonné près de la voiture. Des deux mains, il a éprouvé les angles coupants des tôles tordues et des glaces brisées, sondé le toit enfoncé et le capot soulevé, puis s’est interrompu pour uriner contre la calandre encore chaude, soulevant un nuage de vapeur dans l’air de la nuit. Il avait un début d’érection. Son regard confus est remonté jusqu’à moi, comme pour me prier de l’aider à identifier cet étrange organe. Il a plaqué sa verge contre l’aile droite de la berline et a suivi ses contours d’un trait de craie. Satisfait par l’examen attentif de ce schéma tout blanc sur la tôle noire, il a entrepris le tour complet du véhicule, répétant le profil phallique sur les portes, la surface des glaces, le coffre et le pare-chocs arrière. Pénis en main, afin de l’abriter des tôles coupantes, il s’est installé à la place du chauffeur et a répété l’opération sur la planche de bord et l’accoudoir central. Il prenait soin de souligner les points de cristallisation érotique de l’accident-coït, célébrait graphiquement les noces de ses parties génitales et du tableau de bord sur lequel le crâne de cette dentiste d’âge mûr, morte maintenant, avait volé en éclats. »
Comme le dit Jameson – c’est une banalité je te l'accorde, mais c’est un point de départ – la littérature d’anticipation, celle de Ballard surtout, est avant tout critique de la société dans laquelle elle est conçue. Pour Ballard, il semble que nous nous soyons engagés dans un processus de mutation morale, notre esprit ne pouvant plus se contenter de l’utilitarisme qui, pourtant, semble au fondement de notre société capitaliste. Un conducteur ne doit pas se contenter de rouler d’un point à l’autre, l’amant de baiser jusqu’à l’orgasme, les bourgeois de se vautrer dans leur confort patronal, non, car l’humanité, grâce à sa technologie, peut muter, et, comme dans le Tetsuo de Shinya Tsukamoto, devenir machine, aux potentialités infiniment plus étendues que celles du type de chair et d’os que fabrique la nature.
Tu vois peut-être comme ce discours sur le post-humain, c’est comme du prêt à l’emploi pour les gourous de service, ou les publicitaires un peu ambitieux, attendus comme le messie par la foule des consommateurs ennuyés. La description de la mutation morale est un des enjeux de Millenium People : « pour la première fois dans l’histoire humaine, un ennui féroce régnait sur le monde, scandé par des actes de violence dénués de sens. » Le roman décrit un événement historique : la bourgeoisie de Chelsea, galvanisée par quelques meneurs, se révolte contre sa propre inanité, plus ou moins consciente de ne rien désirer d’autre que sa propre destruction, et les événements susceptibles d’animer le journal télévisé ne sont plus que les spasmes de l’agonie. Au fond, cette révolte, comme les émeutes populaires, serait la manifestation du besoin de violence, d’explosion, de bruit, quel que soit le motif de la manifestation, en l’occurrence l’ennui des bourgeois engraissés.
Reste que Crash ! est le livre le plus spectaculaire parmi ceux de Ballard que j’ai lus. Mais comme le dit Antonio à propos de Sauvagerie – nouvel épisode de la série dédiée à l’autodestruction de l’humain, puisque cette fois les enfants se retournent contre leurs géniteurs pour les éliminer– la lecture de Ballard, son pessimisme ironique, nous marque au fer rouge, et nous, on aime ça.
Si ça te dit, un petit truc sur la SF selon Jameson ici.

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