Magazine Beaux Arts

Corps à Corps

Publié le 11 décembre 2009 par Marc Lenot

2009-12-tatiana011.1260570641.JPGJe me souviens de la vidéo interactive de Thierry Kuntzel où, avançant vers l’écran, le spectateur calmait peu à peu la mer en furie et figeait les vagues. Bel exercice, mais un peu gratuit, sinon pour jouer les nouveaux Moïse…

Indira Tatiana Cruz (à la galerie JTM jusqu’au 19 décembre : allez-y vite !) nous offre aussi un beau dispositif interactif, mais celui-ci n’est pas vain, car il joue avec notre désir. Un grand écran dans une salle sombre, un tapis oriental au sol devant lui : entrant dans la pièce, on ne voit que des voiles flottants se nouant et se dénouant sans cesse, un tourbillon d’étoffes blanches. Il suffit d’avancer un peu sur le tapis pour que les voiles se défassent, s’entrouvrent et qu’on aperçoive alors un, non deux, corps de femmes nues dansant voluptueusement, se caressant, se contorsionnant en tous sens.

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Dès cet instant, l’ombre du regardeur se projette sur l’écran, le voyeur entre dans la scène, et, ce faisant, il en obture une partie, rend invisibles les chairs cachées par sa silhouette. Les vidéos de corps nus s’enchaînent aléatoirement dans un tourbillon sensuel sans fin, mais le spectateur, n’y tenant plus, avide de désir, fait un pas en avant pour mieux voir, ou même, perdant toute mesure, pour toucher, pour passer de la contemplation à l’action. C’est alors que l’image se délite, devient floue, indistincte, se réduisant à une masse de pixels indéfinissables. Le désir a été attrapé par la queue… (En Corps à Corps)

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L’exposition de Tatiana Cruz, la première de cette ampleur pour cette jeune artiste franco-colombienne ne se réduit pas à ce jeu d’illusion participative. Titrée CorpsàCorps, elle reprend son travail sur le corps et sa représentation, ici embaumée, là en performance, montrant ici des fragments et là des vestiges. Ainsi cette vidéo, qui fut d’abord présentée au fond d’un petit puits dans une église (Le puits du désir), est ici enchâssée dans une vieille valise au milieu d’une robe violine brodée. Accompagnée d’une musique religieuse, les vues de vitraux se troublent avec la vision fugitive d’un sein rond entr’aperçu à travers les étoffes, filmées ou réelles.  

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Parmi les autres pièces, j’ai aimé une grande photographie suspendue, autour de laquelle on peut tourner, représentant un corps féminin nu, qui fut photographié dans une usine abandonnée devant un mur lépreux : là où Bruno Dewaele montrait des noirs riches et gras, Tatiana Cruz nous offre une photo dépouillée et déliquescente. Elle a en effet effectué le tirage sur un papier calque enduit de gélatine argentique, laquelle n’adhère qu’imparfaitement au papier : au fil des bacs de lavage, la matière photographique s’est peu à peu diluée et l’aspect de la photographie est aujourd’hui le même que celui du mur dégradé. On ne sait si ces traces, ces taches, ces coulures sont le reflet de la représentation ou celui de la photographie, s’ils sont réels ou artificiels. L’image se fond dans son propre chaos, et le corps nu y disparaît.

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Enfin, dans une salle plutôt funéraire, face à des photos de l’artiste livrée à la thanatologie, le petit Mohammed al Durah, victime encore après sa mort, est désormais enveloppé d’un linceul mortuaire, fil brodé sur le
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journal même, intervention mémorielle de cette artiste pour qui corps et mort se conjuguent inévitablement.

Photos courtoisie de l’artiste. Voir le dossier de presse, ici en bas, très complet.


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