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Lambeaux **

Par Essel
Lambeaux **/ Charles Juliet (P.O.L. éditeur, 1995)

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Elève brillante, première du canton, elle ne peut poursuivre ses études au lycée de la ville car ses parents et ses trois petites soeurs ne peuvent se passer d'elle : il est grand'temps qu'elle se rende plus utile à la ferme. C'est une première abnégation d'elle-même. Elle n'a trouvé pour tout livre à étudier qu'une Bible. Et puis, un jour, c'est l'amour : il est beau, il est intelligent et cultivé, il étudie à Paris, mais bientôt meurt des suites d'une double pneumonie. Là, elle touche le fond, souffre de chaque jour qui passe, sans nourrir désormais aucun espoir. Un jeune homme d'un village voisin la demande en mariage : elle accepte, comme une suite logique à son existence routinière, s'ennuie seule dans cette nouvelle maison ou avec lui, sans pouvoir l'entretenir de ses interrogations sur la vie, accouche de quatre enfants. Au quatrième, elle tente de se suicider...
Lui est le dernier de ses quatre enfants. Il est profondément attaché à cette famille nombreuse paysanne qui l'a recueilli, et surtout cette mère adoptive qui lui donne tout son amour. Devenu adolescent, il incorpore l'école d'enfants de troupe, hésite ensuite entre les trois plus beaux métiers qui soient : médecin, enseignant ou écrivain...

Par le biais de ce diptyque, Charles Juliet semble avoir voulu écrire un hymne à l'amour de ses deux mères, l'une qu'il n'a pas connue, mais dont il reconstitue les aspirations et la douleur, l'autre qu'il a chérie, et qu'il immortalise ainsi, en profitant également pour retracer son cheminement jusqu'à l'écriture. Des thèmes classiques donc, la condition féminine dans le monde rural, la figure de la mère et la vocation de l'écrivain. L'emploi du tutoiement rend d'abord très intime son rapport à cette première mère dont il essaie de deviner les pensées, avec les bribes d'informations qu'il a pu obtenir, alors qu'il lui permet de se mettre à distance de lui-même, plus jeune, dans le second volet. C'est d'ailleurs la première partie qui bénéficie de la plus forte charge émotionnelle, d'autant qu'est révoltante la fin tragique de cette femme intelligente, soumise aux règles d'un monde rural et au modèle d'une famille patriarcale, et n'ayant pour alimenter ses réflexions que le seul livre trouvé en campagne, une bible (détail vraisemblable mais qui me rend un peu perplexe) : ne faisant pas partie de la norme, pire qu'une étrangère ou un fils de bagnard, elle ne peut plus faire partie de cette société. D'ailleurs, la langue est belle, les mots glissent, comme une litanie, mais précisément ne me semblent pas toujours assez forts pour exprimer cette tension, cette douleur, mais propres à la rêverie, à l'assoupissement (peut-être est-ce voulu ?), avec une impression de déjà lu. Et puis le second volet, plus autobiographique, m'a paru beaucoup moins important, moins original et plus anecdotique, ce qui déséquilibre l'ensemble. C'est dans la fiction qu'il se montre le meilleur, en fantasmant cette mère qu'il n'a pas connue mais dont le destin l'a inspiré. Je ne suis donc pas sortie émerveillée de cette lecture par le talent de l'auteur dont on me vantait les qualités : un bon roman, certes, propice à être étudié en première au bac de français, mais pas de quoi le mettre sur un piédestal.
JULIET, Charles.- Lambeaux. - Gallimard, 2006. - 154 p.. - (Folio). - ISBN : 2-07-040086-7

 

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