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Le changement de l’économie française

Publié le 03 janvier 2010 par Christophefaurie

Les relations de l’État français et de son économie sont une sorte d’exception mondiale. C’est notre chance : elles font l’objet d’études scientifiques sans rapport avec notre importance économique. CULPEPPER, Pepper D., le système politico économique français depuis 1985 (in La France en mutation, 1980 – 2005, Presses de la fondation nationale des Sciences politiques, 2006), tente d’analyser le changement que notre pays a connu depuis 1985.

Système de coordination des acteurs économiques

Il attaque la question sous un angle original : qu’est-ce qui guide les acteurs de l’économie ?

  • Dans le modèle anglo-saxon, c’est le marché.
  • Dans le modèle d’Europe du nord, c’est une coordination entre acteurs : constitutions de groupements d’entreprises (reliées par des contrats) ; organisations patronales et de salariés puissantes ; co gestion du système éducatif.

Jusque dans les années 80, l’économie française était dirigée par l’État. Un « plan » donnait la direction dans laquelle il voulait aller. Il influençait l’économie parce qu’il distribuait le crédit et qu’il nommait les patrons des grandes entreprises, qui venaient de la haute administration. Par ailleurs, l’école publique était le seul outil de formation du Français. Elle produisait « l’élite méritocratique » nécessaire au fonctionnement de l’administration, puis, par ordre de classement : les citoyens ordinaires et une main d’œuvre peu qualifiée (formation professionnelle pour les mauvais élèves) absorbée par une industrie « fordiste » peu exigeante.

Le changement

Pour une raison qui n’est pas entièrement claire, le gouvernement a décidé de faire évoluer ce système. La cause est peut-être européenne :

En créant les conditions d’une économie française compétitive au cœur de l’Union Européenne, les décideurs publics français se sont aperçus que l’emprise croissante des marchés rend de plus en plus difficile la tâche de diriger le développement économique.

Le changement semble alors avoir pris trois directions :

Les noyaux durs

Il y a eu une volonté (par le gouvernement Chirac, après les privatisations de 86 – 88) de création de conglomérats de grandes entreprises, autour de deux réseaux bancaires, protégés par des participations croisées des investissements étrangers et de la pression du résultat à court terme. Mais les dirigeants de ces entreprises ont dénoué ces alliances : ils cherchent leurs capitaux sur le marché financier, ont fait entrer des fonds d’investissement (surtout anglo-saxons) dans leur capital, ont retiré tout pouvoir au petit porteur, se sont versés des stocks options. Dorénavant leurs intérêts sont les mêmes que ceux de leurs principaux actionnaires. Modèle anglo-saxon.

La formation professionnelle

La prédominance écrasante de l'Education nationale dans la filière professionnelle a longtemps plombé la réactivité du système aux besoins de qualifications sur le marché du travail et aux demandes des associations patronales. Tant que les entreprises ont pu absorber des travailleurs semi-qualifiés ou non qualifiés, l'administration a pu maintenir son contrôle sur le système.

L’idée de la réforme était d’utiliser les régions pour coordonner la collecte d’informations afin d’orienter l’enseignement. Les entreprises auraient accru leur investissement dans la formation en alternance. Ce mécanisme était fondé sur des institutions cogérées où représentants du patronat et des salariés auraient débattu des besoins de l’économie locale.

Or, syndicats et patronat n’ont pas les connaissances nécessaires. Les conseils généraux sont donc impuissants. Seules les grandes entreprises sont organisées pour influencer le processus.

Parallèlement, l’ENA est devenue une « business school », qui place ses élèves au sommet des entreprises privées (alors que le Français ne rêve que d’entrer dans l’administration !).

La réduction du temps de travail

Contrairement à ce que je pensais, l’idée d’échanger réduction du temps de travail contre souplesse et emplois ne vient pas de M.Aubry mais d’A.Juppé (Loi Robien). Si M.Aubry est associée à la mesure, c’est parce qu’elle l’a rendue obligatoire.

Comme dans le cas précédent, le gouvernement tablait sur une négociation à l’amiable entre représentants des salariés et du patronat. En fait, faute d’organisations adéquates, elle a été impossible, et les grandes entreprises ont utilisé leur force pour assouplir les règles qui s’appliquaient à elles et, surtout, pour transformer les négociations qui auraient dû être sectorielles, en négociations d’entreprise.

Coordination à la française ?

Résultat du changement ? A-t-on un nouveau modèle de coordination de l’entreprise ?

  • Pas du tout. Le changement a été conduit par les acteurs les plus forts : d’une part la grande entreprise, d’autre part l’inspection des finances de l’ENA. Il a débouché sur un modèle d’organisation mû par le rapport de forces grande entreprise / salariés, qui n’est pas tourné vers les réalités économiques.
  • Plus exactement, c’est la capacité de nuisance qui caractérise le fonctionnement de la France : l’Etat, le patronat, les syndicats... peuvent bloquer une mesure, mais ils ne peuvent rien imposer.
  • Aujourd’hui les forces en présence sont d’une part la grande entreprise et d’autre part le rejet de l’économie de marché par le pays, l’attachement à la réglementation du travail, et à la négociation.

Commentaires

Curieuse analyse.

  • Contrairement à ce que je croyais, le gouvernement semble avoir voulu réformer la France sur le modèle allemand (et pas anglo-saxon). Par contre, ce qui lui est arrivé correspond parfaitement à ce que donne le changement non contrôlé : ce sont les acteurs auxquels la société place en position de force qui imposent leur marque au changement (cf. Glasnost).
  • La mise en œuvre de la réforme reposait sur la fiction d’acteurs sociaux capables de négocier entre eux, donc d’être dans un rapport de force équilibré. Or, le modèle de la France bureaucratique, d’assistanat, n’a pas permis le développement de telles organisations. De même, je me demande si les « champions nationaux » qui émergent de cette transformation sont équipés pour affronter la concurrence internationale : les hauts fonctionnaires qui les dirigent étaient formés pour appliquer les directives de l’Etat, comment vont-ils faire sans elles ? Croissance externe suicidaire (cf. Crédit Lyonnais, France Télécom, Vivendi, EDF…) ?
  • Gauche et droite ont suivi la même ligne (y compris en ce qui concerne la réduction du temps de travail !). Cela signifie qu’il n’y a probablement ni gauche, ni droite, mais une élite qui partage les mêmes idées, à quelques détails de mise en œuvre près.
  • S’il y a déni de démocratie (ces réformes n’ont pas été discutées), il n’est pas certain qu’il y ait conflit de points de vue entre notre élite et son peuple. Au fond, elle cherche à rendre l’économie nationale efficace, tout en respectant nos valeurs (protection du travailleur). Ce qui manquerait au gouvernement c’est une sorte de degré 0 de savoir-faire de mise en œuvre du changement. Est-ce l’hypothèse selon laquelle il doit faire notre bien contre notre volonté qui empêche son acquisition ? La première étape de la réforme de son art du changement est de nous considérer comme des responsables, et de nous expliquer pourquoi il fait ce qu'il fait (ce qui nous éviterait de le démolir) ? Ce qui n’est pas simple : il nous a habitués à ne pas l’être !

Compléments :

  • Cette étude corroborerait-elle Les réformes ratées du président Sarkozy : bonne direction, mauvaise mise en œuvre ? N.Sarkozy exemplifie ce mal français, mais ne lui a-t-il pas ajouté une dimension de type néo conservatrice, étrangère à la culture du pays ? N’a-t-il pas, aussi, transformé en techniques systématiques ce qui, jusque-là, était manœuvres inconscientes (cf. son double discours) ?

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