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L'identité nationale ne se décrète pas

Publié le 16 novembre 2009 par Roman Bernard
« Il est deux catégories de Français qui ne comprendront jamais l'histoire de France ; ceux qui refusent de vibrer au souvenir du sacre de Reims ; ceux qui lisent sans émotion le récit de la Fête de la Fédération. »
Marc Bloch, L'Étrange défaite (1940), éd. Gallimard, coll. Folio Histoire, 1990, p. 198.

Cet article m'a été envoyé par un professeur d'histoire, surnommé « Guedbralec ».
Depuis une trentaine d'années, on assiste à une déconstruction affichée de notre histoire et de ce qui a constitué « l'âme de la France ». De l'historienne afro-centriste Suzanne Citron qui affirme que la France a toujours été une terre métissée, jusqu'aux derniers propos tenus par Martine Aubry, prétendant que les valeurs qui font la France ne sont ni culturelles ni religieuses, la machine à broyer nos consciences est en marche et rejette à l'extrême-droite toute tentative de relier nos racines à un passé lointain.
L'identité nationale ne se décrète pas. Elle n'est pas le fruit d'une génération spontanée autour du seul fait de posséder une carte nationale d'identité.
Il serait temps de rappeler un peu quelques points nébuleux de notre histoire.
Bonaparte disait, au premier jour du Consulat : « De Clovis au Comité de Salut public, j'assume tout ». Les « rois qui ont fait la France », selon la formule de Georges Bordonove, assumaient au moment de leur sacre l'âme de la France et son héritage.
Mais de quel héritage s'agit-il ? Et quelle est cette « âme » dont nous parlons ?
La Gaule celte d'après Vercingétorix s'est parfaitement acclimatée au syncrétisme romain. L'intelligence des Romains a toujours été de s'appuyer sur les élites locales, tout en respectant le fonds religieux, et d'apporter le confort d'une société urbaine remarquablement structurée et équipée. Certes, des soldats romains se sont parfois installés sur des terres gauloises, mais en nombre raisonnable et la cohabitation fut en général calme et fructueuse. Rome a d'ailleurs connu un empereur né à Lyon (Claude, 41-54) et un empereur gaulois (Galba, 68-69).


Un évènement considérable est à prendre en compte : c'est la victoire du christianisme sur le paganisme à partir des IIIe et IVe siècles. D'abord religion des esclaves, séduits par la perspective d'une vie éternelle de félicité après une vie misérable, le christianisme s'introduisit au cœur de la domus romaine et des villae rurales, convertissant patriciens puis plébéiens. Durement réprimée dans un premier temps (les autorités romaines comprenaient difficilement une religion qui excluait toutes les autres), l'Église chrétienne eut ses martyrs, sous Domitien notamment (81-96), et non, comme on le croit trop souvent, sous Néron (54-68), dont le règne fut déconsidéré par les historiens de la dynastie flavienne pour mieux justifier cette dernière, et par la littérature du XIXe siècle (Quo Vadis). Petit à petit cependant, la force morale de ses martyrs et l'action continuelle d'évangélisation par les évêques ont fini par toucher les paysans gallo-romains (le mot « paysan » vient d'ailleurs du terme « païen » car ce furent les derniers à être évangélisés ; leur foi n'en fut que plus profonde).
Les cadres administratifs de l'Église catholique se superposèrent bientôt à ceux de l'administration romaine et au IVe siècle, la romanité se confondait avec la Chrétienté.
Ainsi donc, l'âme de la Gaule était intimement entrelacée de cultures celte, romaine et chrétienne, au cœur d'une population à très forte dominante celtique.
Au Ve siècle, les grandes invasions qui ont entrainé la chute de l'Empire romain d'Occident ont été le fait de tribus d'Europe centrale, poussées par les Huns. Cette « immigration » n'a jamais représenté plus de 5 % de l'Occident romain. Parmi elles, les Francs, installés en Belgique actuelle et sur le Rhin depuis le IIIe siècle, faisaient figure d'alliés du peuple romain auquel ils n'étaient pas soumis (« franc » veut dire « libre » en langue germanique). Mérovée, le grand-père de Clovis, s'est d'ailleurs distingué aux côtés du général romain Flavius Aetius dans la dernière grande victoire de Rome aux Champs Catalauniques sur les Huns d'Attila, en 451.
Les Francs étaient encore païens, et ce détail eut une importance extrême.
En effet, la plupart des royaumes barbares qui s'étaient constitués après 476 sur les terres gallo-romaines était gouvernée par des élites certes chrétiennes, mais de confession arienne. Arius était un évêque hérétique qui prônait un Christ homme et non dieu. Sa doctrine fut dénoncée, notamment au concile de Nicée (Asie mineure) en 325. Burgondes, Wisigoths et Alamans, pour citer les principaux peuples germaniques installés en Gaule, étaient tous trois ariens. Cette situation explique en grande partie la sourde opposition de la population majoritaire gallo-romaine, qui n'acceptait pas cette domination hérétique. Si l'on ajoute que ces royaumes pratiquaient un apartheid de fait (lois romaines pour les Gallo-Romains, lois germaniques pour les barbares, aucun mariage mixte, etc.), le mythe récent d'un mélange gallo-romano-germanique se trouve aisément battu en brèche.
L'identité nationale ne se décrète pasLa grande intelligence de Clovis, comme l'ont très bien montré à la fois Pierre Riché, qui fut mon professeur à Nanterre, et l'immense historien Georges Tessier, fut, instruit par l'évêque Rémi et conseillé par son épouse burgonde, Clothilde, elle-même catholique malgré son père, de comprendre que la population gallo-romaine se livrerait à celui qui respecterait sa croyance, le catholicisme étant intimement lié au sentiment de romanité, toujours présent et rassurant dans ces temps troublés.
Le 25 décembre 496 (ou 498, les historiens se divisent sur la question), Clovis, ainsi qu'un millier de ses guerriers, se convertit au christianisme catholique. Par ce geste, Clovis devenait l'allié objectif des évêques et disposait du soutien désormais acquis de l'ensemble des Gallo-Romains qui en firent une sorte de libérateur à mesure qu'il s'emparait du royaume des Alamans et des Wisigoths.
Ce baptême fut ainsi l'acte fondateur d'un nouveau contrat entre la Gaule ancienne et l'âme germanique des Francs. Largement minoritaires, ceux-ci se fondirent dans le creuset gallo-romain. Mais les trois dynasties franques (mérovingienne, carolingienne et capétienne) furent désormais légitimes aux yeux du peuple pour les gouverner.
Il serait donc absurde de nier les racines chrétiennes de la France.
Au VIIIe siècle vint l'invasion arabe. S'emparant de la plus grande partie de l'Espagne en 711, les « Sarrasins » poussèrent vers les Pyrénées pour pénétrer au nord de l'ancien royaume des Wisigoths, en Aquitaine. Ils furent arrêtés en octobre 732 par le Maire du Palais d'Austrasie, Charles Martel, véritable maitre des Francs (les derniers rois mérovingiens étaient souvent des adolescents que l'on sortait du couvent pour figurer sur le trône). Poitiers retentit donc longtemps comme l'acte de résistance des Francs chrétiens contre l'invasion des Arabes musulmans.
Une petite musique voudrait nous faire entendre ces dernières années, souvent pour des motifs politiques de paix sociale dans nos banlieues, que le contexte de 732 n'était pas « national » et que les Arabes venaient apporter les bienfaits de leur civilisation, et la retranscription des grands auteurs grecs à un Occident obscurci par la barbarie germanique.
Certes, Charles Martel n'avait peut être pas conscience de défendre l'Occident chrétien face à l'Islam, mais la bataille de Poitiers a permis d'unifier les royaumes francs sous son autorité et de préparer la renaissance carolingienne conduite par son petit-fils Charlemagne.
Quant à la civilisation musulmane, s'il est vrai que le califat de Cordoue fut une curieuse expérimentation de cohabitation juive, chrétienne et musulmane (encore que celle-ci ne fut pas aussi productive que le pense Amin Maalouf dans son ouvrage Les croisades vues par les Arabes ou que le montre le cinéaste égyptien Youssef Chahine dans son film lumineux Le Destin qui raconte la vie du philosophe Averroès), ce « miracle andalou » se produisit bien après l'époque de Charles Martel, vers le XIIe siècle.
Soyons clairs, à l'apogée de la civilisation arabo-musulmane, j'aurais préféré être soigné par un médecin syrien qui aurait apposé un emplâtre à ma jambe infectée que par un médecin franc qui me l'aurait (mal) coupée.
Mais il serait malhonnête de faire croire que dans le même temps, l'Occident nageait dans les ténèbres. Alcuin, Eginhard, le miracle carolingien, la renaissance de l'esprit antique, on doit largement tout cela à l'action profonde de l'Église chrétienne qui lance les réformes clunisienne puis cistercienne, ces monastères du savoir, vecteurs des philosophies chrétiennes. D'autre part, en imposant la trêve de Dieu, qui limitait les jours de guerre, ainsi que la paix de Dieu, qui interdisait les guerres privées, l'Église catholique a largement contribué à la renaissance occidentale après les temps difficiles du Xe siècle. L'Europe se couvre d'un blanc manteau d'églises, selon la formule de Raoul Glaber, et bientôt, les grandes cathédrales gothiques dressent leurs flèches imposantes vers un ciel qu'on sent désormais plus serein. L'architecture occidentale retrouve ainsi ses lettres de noblesse.
La deuxième vague d'invasion barbare ne transforme pas véritablement le vieux creuset gallo-romain. Les Normands ne sont pas nombreux et surtout, après 911, se convertissent largement au catholicisme et en deviennent les grands défenseurs, après en avoir été les bourreaux pendant un temps (« De la terreur des Normands, Seigneur, délivrez-nous. »).
Ainsi, tout au long du Moyen-Âge, la France s'est constituée autour de deux valeurs essentielles : la romanité et le catholicisme. Cela est si vrai que chaque empire en Europe, et ce jusqu'à l'Union européenne, s'est fondé sur la volonté parfois même inconsciente de reformer l'ancien âge d'or de la Pax romana. Je rappellerai également que l'Union européenne a largement été initiée par le centre démocrate-chrétien (le MRP en France par exemple).
Nous aurions beaucoup à dire sur les contre-sens et les préjugés sur l'Inquisition ou la Reconquista espagnole. Ces idées reçues tirent leur source du développement des Lumières philosophiques du XVIIIe siècle. Il n'est pas question de condamner ici Voltaire, Diderot ou Rousseau, mais de rappeler que si nous leur devons les concepts de tolérance, de liberté, d'égalité, de fraternité et d'instruction, ces valeurs existaient déjà chez nombre de prêtres de l'Église romaine dont le concept, ne l'oublions pas, se fonde sur le choix, le libre-arbitre et le doute.
L'identité nationale ne se décrète pasLes Lumières et la Révolution française ont initié dans leur critique de l'absolutisme garanti par le catholicisme un mouvement de rejet généralisé de « l'Ancien Monde » féodal qui en fait n'existait plus guère que dans les esprits. Les capétiens avaient imposé un modèle centralisé, et depuis Richelieu, la féodalité avait largement reculé.
On peut certes reprocher à la France monarchique sa trop grande bureaucratie, son administration pléthorique et son inefficacité chronique à faire rentrer les impôts, ainsi que des privilèges devenus au fil du temps insupportables pour les Français. Mais rappelons quand même que la situation n'était pas aussi simple. 80 % des paysans étaient propriétaires et, dans l'ensemble, les Français du XVIIIe siècle vivaient bien mieux qu'au siècle précédent, ce qui d'ailleurs explique leur frustration et leur colère lorsque les récoltes des années 1786-1788 furent si désastreuses, le spectre de la famine ressurgissant brusquement. Les dépenses somptuaires et l'éloignement de la Cour à Versailles firent le reste.
Peut-on se féliciter qu'au bout de deux cents ans de révolutions et de plus de cent trente ans de République, la situation ne soit guère différente de celle qui prévalait à la veille de 1789 ? Les privilèges de certains ont largement remplacé ceux d'antan.
Les philosophes et la Révolution française ont voulu éradiquer la religion chrétienne du sol français, sans totalement y parvenir. En 1945, nombreux étaient les Français qui allaient encore à l'église le dimanche, malgré l'offensive des « hussards noirs de la République » et de la séparation de l'Église et de l'État en 1905.
C'est essentiellement l'action communiste d'après-guerre, médiatiquement impressionnante et d'une efficacité redoutable, comme l'a fort bien montré Maurice Druon dans La France aux ordres d'un cadavre qui, peu à peu, en tenant l'Éducation nationale et les rênes de l'administration, a procédé à une déchristianisation de surface. Les communistes ont été rejoints, puis dépassés dans la surenchère par les intellectuels trotskistes, qui ont largement fait Mai 68.
Présents dans les médias, dans les associations antiracistes et longtemps majoritaires au sein de l'Éducation nationale, ces groupuscules ont établi un terrorisme intellectuel formidable en transformant l'histoire de France, que nul n'apprend plus depuis 30 ans, puisque ces derniers sont à l'origine des « nouvelles pédagogies » sur l'éducation. Le savoir étant d'essence bourgeoise et « de classe », il fallait encourager la spontanéité de l'enfant qui devait « construire son propre savoir » dans un salmigondis rousseauiste mal digéré. Le problème est que ces gens sont aujourd'hui l'Éducation nationale et forment une forteresse inexpugnable que seul un raz-de-marée d'exaspération pourra emporter.
C'est dans cette mouvance d'extrême-gauche, voire d'ultra-gauche, que nous trouvons ces pseudo-intellectuels en général appuyés par des sociologues, tel l'insupportable Dominique Wolton. Leur doctrine ?
La France est par essence coupable de grands crimes : les bûchers des sorcières, l'esclavage, la colonisation, Vichy, le 21 avril 2002. Comme l'a parfaitement décrit Pascal Bruckner dans Le sanglot de l'homme blanc, la majorité doit battre sa coulpe et accepter sans sourciller une repentance généralisée sur tous les sujets. Et Houria Bouteldja, porte parole des « Indigènes de la République », exige des « souchiens » , c'est-à-dire des Français de souche (jeu de mots volontairement douteux) de s'africaniser, de se métisser, d'autres encore réclament l'adaptation de la République à l'islam.
La tradition française est l'assimilation des minorités au modèle français. Ce fut le cas de toutes les immigrations jusqu'en 1950. Ce modèle assimilationniste est désormais caduc.
Nous entrons dans un modèle à la britannique (instauré Outre-Manche malgré le discours prophétique d'Enoch Powell, en 1968) du multiculturalisme qui ne convient absolument pas aux racines profondes de l'identité française.
C'est pourquoi le débat actuel essaie de nous vendre une identité « à la carte ». Les uns s'arrêtent à la simple possession de papiers, d'autres essayent vainement de s'inscrire dans une tradition d'accueil largement infondée.
La vérité est que ce débat est d'avance tronqué. Il faut tout d'abord rendre la France à son histoire et l'enseigner à nouveau à nos enfants.
Je suis un enseignant fidèle à la laïcité. Un enfant de la République, un enfant de la Révolution, un enfant des Lumières, mais aussi un enfant des capétiens, de l'Église et de nos peintres, de nos sculpteurs et de nos écrivains, et j'assume tout. Les victoires comme les défaites, les héros comme les salauds, les apogées et les périodes les plus sombres. C'est cela, être français. Si vous ne vous y reconnaissez pas, mademoiselle Bouteldja, peut-être ce pays, finalement, n'est-il pas fait pour vous.
Guedbralec
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