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Pierre-Louis Basse, GUY MOQUET AU FOUQUET'S + Simone Veil, UNE VIE + Laurent Sarrote, Prix du jury du concours Essais à Suivre SNCF

Par Topolivres

Juste un pas de côté


Entre deux avancées et deux arrêts cheminots, topolivres tire un chapeau enchanté aux internautes qui participèrent au concours de nouvelles organisé par la SNCF à l'occasion de la Coupe du monde de rugby.
Le jury, composé de Samuel Benchetrit, Maïtena Biraben, Laurent Bénézech, Philippe Delerm, Philippe Guillard et Jean-Yves Reuzeau, sélectionnait en effet le mois dernier peu avant la clôture des derniers matches internationaux trois auteurs, Laurent Sarrote, Arnaud Modat et François Parmantier, parmi les quelque 250 nouvellistes retenus.
Les textes du jury et des lauréats furent imprimés et distribués dans les gares au sein d'un recueil inédit, édité à 40 000 exemplaires par les soins de la SNCF.
Joli défi, relevé par des auteurs inattendus, souvent à la lisière de leur goût passionné du rugby et les prémices d'un talent littéraire dont ils doutaient fort, qu'ils osèrent porter aux yeux de lecteurs inconnus grâce à l'emballement sportif du moment et aussi à la fascination du chemin de fer. Le public lui, opta pour son Prix parmi la pléiade de textes, pour les nouvelles de Philippe Chabin, Pierrick Gazaignes et Jean-François Gaubert à la première place.

topolivres qui soutenait le concours, attendait de pied ferme la relation de la grande Finale au Stade de France par le lauréat désigné par le jury, le subtil Laurent Sarrote, dont la prose détachée, doucement ironique, l'avait fasciné. Voici ci-dessous, le texte adressé par Laurent Sarrote, en exclusivité à topolivres. Nous l'en remercions. Avis aux éditeurs : ce garçon est un talent qui ne demande qu'à s'exprimer.
Samuel Benchetrit vient de publier Chroniques de l'asphalte, chez Julliard. Son film J'ai toujours rêvé d'être un gangster est sur le point de sortir sur les écrans français.
Maïtena Biraben présente les Nouveaux explorateurs sur Canal +.
Laurent Bénézech, ancien International de rugby, a publié Anatomie d'une partie de rugby aux éditions Prolongations ("L'ovale est une forme de liberté à la géométrie fuyante").
Philippe Delerm a, entre autres, publié La Tranchée d'Aremberg et autres voluptés sportives.
Philippe Guillard, scénariste de Camping et de Disco (en avril au cinéma), est l'auteur de Petits bruits de couloir.
Jean-Yves Reuzeau, directeur littéraire au Castor Astral, vient de publier une biographie de Janis Joplin chez Gallimard.
Laurent Sarrote a écrit Dans un souffle (chaud et froid)
Arnaud Modat a écrit Avant de s'endormir
François Parmantier a écrit Dernière mêlée
Jean-François Gaubert a écrit Plaquage en règle
Pierrick Gazaignes a écrit Supporter
Philippe Chabin a écrit Nuit bleue
Tous ont été invités à suivre la demi-finale ou la finale de la Coupe du monde de rugby. Leur texte a été imprimé à 40 000 ex et distribué dans les gares françaises.


Laurent Sarrote et Samuel Benchetrit lors de la remise du prix du concours Essais à Suivre SNCF
10 octobre 2007 / DR


La relation de Laurent Sarrote


Bonsoir Isabelle,
Vraiment, je ne sais pas si je peux vous poster cette chronique sur la finale de la Coupe du monde de rugby. La dernière fois, j'avais bu quelques coupes de champagne, et j'étais suffisamment remué pour vous comprendre de travers, et que mon ego m'aveugle. Mais après tout peu importe. Si ces lignes sont incongrues, elles finiront à la corbeille puis au néant. C'est le sort réservé aux mails transmis par les emmerdeurs - cette dernière notion restant évidemment assez subjective.
En y réfléchissant, m'est revenue à l'esprit une autre chronique, celle de Charles Bukowski, écrite en 1975 sur un concert des Rolling Stones auquel il avait été dépêché par Lester Bangs pour le magazine Creem. Je ne suis ni écrivain ni alcoolique, et après coup, ce parallèle osé ne tient debout que sur un point : l'envie de parler de ce qui s'est passé autour, parce que le match, tout le monde l'a vu.
La finale a donc commencé par un voyage dans le RER en grève, les pieds dans la bière tiède, et un taux maximum de compression des corps. Se trouvaient près de nous des Sud-Africains, ainsi qu'une jeune Française anglophile et bourrée, qui s'exprimait uniquement par monosyllabes tout en faisant des gestes obscènes. Je ne m'attarderai pas sur son cas, assez désespérant, et de toute façon il a fallu descendre à St-Denis.
La station qui dessert le stade est une structure high tech bifide qui aurait sa place dans une BD de Schuiten. Deux rampes symétriques divisent la foule et canalisent mathématiquement l'accès aux buvettes, qui réceptionnent en contrebas les candidats à l'échauffement. Que pensera-t-on dans vingt ans de cet acier tubulaire grisâtre, quand le futur aura viré au passé ?
En attendant, nous devions retirer nos places au Club House, un endroit pas désagréable, où j'ai bu une bière, mangé des petits gâteaux salés, pendant que d'autres buvaient du champagne dans une alvéole semi-privée, un club dans le club, en quelque sorte. J'étais content d'être là et je n'ai pas posé de questions sur le pourquoi de cette alvéole. Notez tout de même que l'effet diurétique de la bière m'a par la suite poussé à déserter un instant ma place. C'était la n°27. Porte D. Bloc D7. Rang 70. Secteur Est. Je pense que je m'en souviendrai toute ma vie.
En dépit de la fraîcheur, qui aide au frisson, et passé le triple rideau du contrôle des billets, de la fouille et de l'accès au bloc D7, la vision du terrain en impose, presque fluorescent sous l'ovale blanc du toit, une prairie parfaite entourée de 80 000 sièges, une découverte tellement saisissante qu'elle donne envie de hurler de joie, de préférence en monosyllabes. C'est d'ailleurs ce que feront beaucoup de supporters anglais, oubliant le flegme qui normalement leur colle au râble, ou peut-être déjà frappés d'urgence prémonitoire.
L'un d'entre eux me tend son portable, et je prends une photo. Ils sont quatre, tout droit sortis d'une chanson des Arctic Monkeys. Prendre cette photo me fait plaisir, mais le résultat sera probablement sous-exposé.
Deux Néo-Zélandais sont assis près de nous, silencieux, encore incrédules.
Le présentateur - sur les écrans géants, image asynchrone avec le son - nous explique le déroulement du tifo, tout à l'heure, et tous les gens bien chantent sur London Calling et Wonderwall, certains en levant les bras au ciel. Dans les virages, deux bandas s'époumonent, un peu en vain face aux mégawatts de la sono, laquelle imprime à intervalles réguliers une abominable espagnolade synthétique, qui provoque les "olé" quasi interrogatifs du public, assez fair-play, tout de même, pour réagir à cette horreur.
J'ai l'air, comme ça, mais toutes les âmes un peu sensibles et raisonnablement à jeun sont obligées de convenir que la mayonnaise qui est en train de monter n'est pas ordinaire. L'enceinte est bombardée d'images, il y pleut des essais faramineux, et la température est bien la seule chose qui baisse, surtout quand on aperçoit les deux équipes dans le tunnel, et que la Garde Républicaine se pointe. A titre personnel, je rate le tifo, attendant un hypothétique compte à rebours sur l'écran géant, pourtant promis par le présentateur, mais 79 999 météorites vert bleu jaune explosent comme autant de capteurs d'énergie lunaire. C'est le big bang avant les hymnes, incroyables vibrations soniques malheureusement désincarnées par la puissance dantesque de l'amplification (et un faux contact, à mon avis).
Après, tu peux t'asseoir et regarder le match. Je confie à Nelly la sensation d'irréalité qui me gagne, cette finale qu'on aurait voulue autre, et la difficulté à intégrer le paramètre de l'exceptionnel, en ce sens que le prochain match comparable aura lieu dans quatre ans, aux antipodes, et donc assez loin du RER B.
N'être que spectateur est au fond insoutenable.
Ecouter les "Come on England" gutturaux des Arctic Monkeys, les "Take it boys" et "South Africa" suraigus, trois rangs au-dessus, direction nord, hurlés par une antilope.
Sourire sans vraiment communier.
Les vestiges du tifo, transformés en avions de papiers, volent au-dessus des tribunes. L'un deux, particulièrement aérodynamique, atterrira dans l'aire de jeu.
La couronne fluorescente des stadiers est doublée après qu'un spectateur aux couleurs catalanes est entré sur la pelouse.
L'arbitrage vidéo brise les rêves et la part de hasard qui y est toujours associée.
Observer la valse des saucisse-frites et des verres de bière.
Une colonie australienne bien sage forme un carré ocre jaune dans le virage sud-est.
Wilkinson rate un drop.
S'apercevoir que les Come on England s'espacent, que les Swing low sweet chariot s'étranglent avant de s'éteindre pour faire place à des fucking shit plus appropriés à la situation.
Têtes dans les mains, ou mains sur la tête et bras écartés.
Visages illuminés.
Take it Boys.
TAKE IT BOYS ! SOUTH AFRICA !
Et constater que cette dramaturgie ne peut pas m'atteindre.
Et puis c'est fini. Il y a sans doute des larmes, par-ci par-là, avant le feu d'artifice et les embrassades, mais il s'agit de rugby, et le stade est quand même anglo-saxon. Que ceux qui pensent le contraire m'expliquent pourquoi il n'y a pas eu une seule ola. Les Latins ont joué hier soir, dans une autre cour.
Le train du retour présente un taux de compression encore supérieur à l'aller. On ne s'y sent pourtant pas mal. Un supporter anglais m'explique que le complexe du rugby français face au rugby anglais est le même que celui du football anglais face au football allemand : vouloir imiter et ne plus être soi-même. J'acquiesce gravement, parce que le train arrive en gare du Nord et que je ne trouve rien à redire à son analyse, surtout en si peu de temps.
St-Michel ou Odéon. Un drapeau sud-africain flotte dans la rame d'en face. Une jeune fille noire exulte et tente de communiquer sa joie aux passagers de la rame, normalement prostrés.
Dans le bar de l'hôtel, les clients boivent des pintes. Une mère et son enfant, revêtus du maillot à la rose, affichent un sourire crispé. Difficile de dire si les gens arrivent ou non du stade. Les dernières traces de pas ont déjà disparu.
Bien à vous
Laurent Sarrote
 

Juste deux pas de côté


Puisque nous en sommes aux nouvelles, citons-en deux encore, qui ne sont guère des fictions, mais constituent des nouvelles en soi. Une excellente d'abord : la publication du pamphlet de Pierre-Louis Basse Guy Môquet au Fouquet's aux éditions des Equateurs, qui est en vérité plus le constat remarquable d'une Histoire que Pierre-Louis Basse connaît très bien (par coeur), celle de Guy Môquet, qu'un bref pamphlet. Il s'agit d'un texte limpide, pas le moins du monde revanchard, un texte vraiment politique, sans parti, sinon celui de la justesse des sources et du respect de l'Histoire.
L'autre nouvelle tient en un mot, apparu page 308 des Mémoires de Simone Veil, Une vie. Ouvrage mesuré et puissant, comme seule sans doute cette femme-là a su l'être avec autant de constance, toujours digne, toujours courageuse. Raisonnable dans ses agissements, motrice dans sa conception novatrice de l'Europe au lendemain de la seconde guerre mondiale, rebelle face à une opinion frappée d'inertie puis de rage lorsqu'elle plaide pour l'avortement. Mais Une vie est avant tout l'hommage tendre et bouleversé d'une fille à sa mère, de Simone à Yvonne. Cet ouvrage constitue la trace écrite d'un compagnonnage de toute une vie, au-delà de la mort, au-delà de l'écholalie commune aux deux prénoms qui s'appellent l'un l'autre manifestement dans une intelligence d'être et de connaître qui dépasse l'entendement humain commun.
Cependant, lorsque Pierre-Louis Basse évoque l'ADN selon Nicolas Sarkozy au fil de ses 47 pages, Simone Veil tout au long des 398 pages de son ouvrage préfère esquiver, en tout cas ne pas mentionner, et c'est malgré tout une déception assez cruelle.
En revanche, elle utilise le verbe "faseyer" page 308 : "Dans les différentes fonctions que j'ai occupées, au gouvernement, au Parlement Européen, au Conseil constitutionnel, je me suis efforcée de ne pas faseyer, plaçant mes actes au service des principes auxquels je demeure attachée par toutes mes fibres : le sens de la justice, le respect de l'homme, la vigilance face à l'évolution de la société". La langue française est scrupuleuse malgré ses atours charmeurs, elle permet facilement d'oblitérer un mot peu usité en s'accrochant aux branches lexicales proposées alentour. Le terme paraissait quand même par trop spécifique, trop manifeste pour ne pas aller y voir, au milieu d'un ouvrage où chaque phrase est pesée, validée pour le plus grand nombre. Il fallait voir ce qu'il proposait de cacher - et partant de montrer - en restant à ce point spécialisé. Le dictionnaire mentionne effectivement ce brin de lexique comme propre à la pratique de la voile. Faseyer c'est donc : flotter, battre au vent. Le terme vient du néerlandais et évoque le naufrage prévisible à force de flottement et d'égarements. Nous ne le connaissions pas. Et vous ? Finalement, on préférera l'oublier. Ne faseyons pas. Ne montons pas sur ces embarcations, modernes Nefs des Fous.
Isabelle Rabineau


Pierre-Louis Basse
Guy Môquet au Fouquet's

Ed. des Equateurs 2007
5 euros
 

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