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Paso Doble n°164 : le syndrôme de Poulidor

Publié le 13 janvier 2010 par Toreador

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Par Toréador | janvier 14, 2010

A las cinco de la manana…

Panthéonisation & Pantalonnades

Les débats qui ont agité le landerneau après la mort de Philippe Seguin m’ont conduit à m’interroger sur cette spécificité française qui consiste à mythifier les perdants.

Je ne parle pas des petits losers, attention, mais des grands et beaux perdants. Et pour donner plus de chair au concept, laissez-moi vous présenter cette liste 100% subjective et non exhaustive de personnalités : Pierre Mendès- France, qui gouverna un an mais incarna cette Gauche qui aurait dû gouverner plus longtemps ; Jacques Chaban-Delmas, ce gaulliste de gauche visionnaire qui fut tant regretté après la victoire de Giscard ; Michel Rocard, dont on arrête plus de célébrer l’intelligence, maintenant qu’à près de 80 ans il a perdu toute chance de prendre sa revanche sur Mitterrand ; Lionel Jospin, hérault de la gauche de gouvernement responsable, crucifié par la destinée (et vengé par ses  héritiers, bien malgré eux) ; et bien sûr, Philippe Seguin, dont chacun s’est attaché à montrer qu’il était un vrai homme d’Etat.

Finalement, on se demande comment les citoyens ont pu élire une succession de gagnants qu’on a décrits comme tocards, cyniques, immobilistes ou frénétiques, tandis que tous ces grands hommes cités plus haut restaient dans l’ombre de l’Histoire. C’est à désespérer de la démocratie.

Cornerisation & Cornélisation

Les explications sont nombreuses : on pourrait par exemple avancer que ce n’est que le reliquat d’un regret sédimenté puis solidifié par les années. Mais je ne pense pas que cette thèse suffise : après tout, ni Raymond Barre, ni Edouard Balladur, ni Gaston  Defferre, qui ont pourtant tous été éliminés impitoyablement par le suffrage universel, ne se sont vus ainsi élevés au pinacle. Et ne parlons pas de de Villepin.

La défaite, certes, est nécessaire, car elle crée la tragédie du destin. Elle scelle l’alternative interdite, celle qui aurait (n’en doutons pas) changé le monde puisque le Guide eut été différent. Néanmoins, il faut un ingrédient au plus. Après mûre réflexion, je pense que c’est l’injustice.

Il faut que le Fatum ait été injuste, c’est à dire qu’au regard des qualités prometteuses des individualités précitées, leur relégation puisse toucher le sens moral des français. Il faut que l’homme incarne certaines valeurs, une noblesse d’âme, une certaine idée. Bref, il faut un héros Cornélien.

Pour étayer ma thèse, j’ai fait une recherche rapide pour voir ce que l’on retient par exemple de Mendès France : « Le moment Mendès, c’est ce court instant dans la IV° république où un homme a cherché à incarner l’action politique avec ce qu’elle exige d’humilité, de transparence, de clarté et de vérité » . Comment résume-t-on Chaban« Le nom de Jacques Chaban-Delmas évoque immédiatement les mots de résistance, conviction, courage, fidélité» (« Raymond FORNI, Président de l’Assemblée nationale). Cela semble plaider dans le même sens.

Marianne, t’as d’beaux saints tu sais ?

Oui, pour être un « Grand perdant », il faut avoir incarné un potentiel, des valeurs, un certain courage, une certaine droiteur mal récompensée par le destin.

Aussi, si possible, faut-il que la victoire ait été remportée (à tort ou à raison) par une alternative malfaisante. A Pierre Mendès-France, on opposera de Gaulle (le putshiste bonapartiste).  A Chaban, on fait correspondre Giscard (le ridicule et solitaire président); à Rocard, Mitterrand (le machiavélique); à Séguin, Chirac (le sans conviction) ou Sarkozy (le petit sans vision).

Le perdant, dans le mythe collectif, incarne l’idéal-type weberien du politique. Sa célébration – sa sanctification – participe d’un travail d’exorcisation collective, comme pour mieux nous rassurer d’avoir élu le plus adroit, plutôt que le plus droit.

Le saint cornélien « à la française » prend nos péchés, et ainsi allège le fardeau de la souffrance de l’esprit français, coupable de trahir au jour le jour les valeurs de 1789 au nom du bas intérêt politique du moment. Il est la sublimation freudienne des petitesses de notre République travaillée par ses réflexes néo-chrétiens.

Tags: Chaban-Delmas, Jospin, Mendès-France, Séguin

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