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Une nouvelle de Patricia Laranco.

Par Ananda

Renais à la vie !

J'étais je ne sais plus quand, ni où.
Simplement, nous avançions.
Le sol était nu, gris, cendreux, raviné, jonché de cratères; ça ressemblait à une immense coulée de lave plate solidifiée...où, aussi, par certains côtés, à une étendue de sol lunaire.
Le ciel était violacé, presque noir au dessus de nous.
Je ne m'aperçus pas que j'avais pris de l'avance sur mes compagnons.
Non, je n'avais qu'une idée fixe : avancer, comme une mécanique. Me soustraire, à force d'avancer, à cette sinistre étendue sans fin.
A un moment, je fus essouflée et, quoique à contre-coeur, je fis halte.
Après avoir repris quelque peu mon souffle, je sentis oeuvrer une mystérieuse force qui me contraignit à me retourner pour regarder en arrière.
Je lui obéis et, ce faisant, constatai que, derrière moi, il n'y avait plus personne.
Stupeur !
A nouveau haletante, j'attendis un moment, tendant l'oreille, l'oeil fixé sur la lointaine ligne d'horizon dans la direction d'où je venais.
Mais ce fut en vain.
Les gens avec qui je faisais route ne réapparaissaient toujours pas.
Que faire ?
Je ne pouvais pas me permettre de  demeurer plantée ici, au coeur de ce paysage lunaire, stérile et noir où, curieusement, se dressaient à présent, de loin en loin, les silhouettes hautes, bien droites, lugubres et hérissées de longs dards aigus de cactus géants style chandelle.
Un frisson d'appréhension brute me parcourut des pieds à la tête.
Il n'y avait pas à ergoter : je devais d'urgence me remettre en marche !
Ce que je fis, tâchant de mon mieux de chasser, d'éloigner l'angoise, comme si elle n'avait été qu'une mouche importune.
Le ciel conservait toujours cette teinte éteinte, crépusculaire.
Chacun de mes pas soulevait un petit nuage de scories noirâtres.
De toutes mes forces, je m'efforçai de faire abstraction de cette ambiance oppressante.
Et, mine de rien, les kilomètres succédaient aux kilomètres.
Rien ne changeait. Cependant, ma détermination était forte.
Trouvant aux cactus un air de moins en moins engageant, je les tenais soigneusement à distance.
Au bout d'un certain temps, je fis une nouvelle halte, dans le but de reprendre haleine. Je ne savais, franchement, plus où cette longue marche me mènerait.
Mais, lorsqu'une fois les battements de mon coeur calmés, je relevai les yeux, ce fut pour apercevoir, très bas sur l'horizon, un énorme disque rouge-sang en lequel je reconnus le soleil.
De suite après, mon regard me fit découvrir que je me trouvais à présent sur un plateau désert, au beau milieu d'un amoncellement de corps humains poissés de sang et de liquide vitellin (quoique parfaitement adultes) qui rampaient, se traînaient à ras de terre.
"Qui sont ces étranges êtres ?" me dis-je, frappée de stupéfaction, dans un soudain haut-le-coeur brutal.
Je voulus reculer, mais ils m'environnaient à perte de vue. Je devais les enjamber pour pouvoir continuer ma marche.
Et ils rampaient, et ils rampaient, tout comme s'ils n'avaient point de jambes. Leurs visages essayaient de se redresser vers moi et je voyais alors leurs bouches ouvertes, grandes et plus sombres que des fours, d'où montaient de caverneux râles.
Je tentais, du mieux que je pouvais, d'éviter le contact de leur chair ensanglantée, visqueuse. Cependant, j'étais pieds-nus, et cela n'était guère facile.
Plus je les regardais, plus la nausée faisait son chemin en moi. Je redoutais de glisser, et de m'étaler parmi leur masse grouillante.
Pourtant, je progressai, tant bien que mal, ravalant de mon mieux mon dégoût
Mais le pire advint lorsque je vis, subitement, des multitudes de bras blèmes, striés de filets sanglants, qui se levaient, se tendaient dans la direction de mon corps en marche.
Les râles se firent plus profonds, plus insistants : "viens nous rejoindre !". Je n'avais dès lors plus qu'une pensée à l'esprit : me maintenir debout; résister à l'étreinte de ces mains tendues et gluantes qui se refermaient autour de mes mollets en tentant de les aggripper, de les empoigner, de les retenir.
Dès que je me débarrassais en ruant brutalement, d'une de ces mains serrées autour de ma chair, c'était pour voir de suite une autre - ou même quelquefois plusieurs - m'attrapper et se mettre en devoir de me déséquilibrer, de me faire chuter à terre afin que je me confonde avec cet étrange amas de créatures nues, livides, rougies.
En définitive, prise d'une rage mâtinée d'une horreur panique, d'une révolte qui tenait du réflexe, je me mis à piétiner furieusement, aveuglément ces mains, et puis, dans la foulée, ces corps qui voulaient m'entraîner avec eux, à ras de terre, tels une monstrueuse toile d'araignée. Ils se réduisirent vite à une bouillie informe, rougeâtre et terriblement glissante. A ce stade, j'en étais réduite à patauger, à déraper, cependant que, de chaque côté, les innombrables corps gélatineux que je n'avais pas détruits continuaient à ramper à l'infini, à la façon de larves, de limaces. Mes pieds et le bas de mes jambes se trouvaient pour lors souillés de cette gélatine dont la vue entretenait ma nausée.
Toutefois, déterminée à avancer, à me tirer de ce mauvais pas, je continuai à repousser, puis à fouler aux pieds, avec une hargne, une énergie du désespoir qui décuplaient. Sous les impacts de mes coups, je sentais les corps qui explosaient avec un bruit mou et flasque, pareils à des raisins qu'on foule - sauf que le jus qui en jaillissait était bien loin de ressembler à celui que donne la vigne. Qui plus est, il dégageait une odeur fort incommodante, qui évoquait la putréfaction, la vase croûpie des marécages, la fermentation gazeuze et soufrée des lacs de bitume.
Maintes fois, je manquai perdre l'équilibre et m'affaler contre un de ces corps, dans une de ces flaques écoeurantes.
Là encore, je crus que cette traversée maudite ne connaitrait pas de fin.
Les corps au sol, maintenant, se contorsionnaient mieux que des vers en exhibant ouvertement leurs plaies aux allures de cratères ou de mauvais furoncles.
En dépit de tout, je m'acharnai, sans doute sous le coup de mon instinct de survie.
Sans états d'âme, je ne pensais qu'à m'extraire de ce bourbier. Il me fallut néammoins des heures - et des kilomètres sur des kilomètres encore - pour y parvenir.
Quand j'émergeai enfin (désormais sans plus trop y croire, et fourbue) de l'étrange champ de créatures rampantes à l'apparence humaine, je m'écroûlai à mon tour, d'un seul bloc, au pied d'un énorme cactus.
Mon corps était si fatigué, si vidé de ses forces que je m'endormis.
Ce fut un sommeil noir, profond, guère encombré du moindre rêve. Je ne sais combien de temps il dura. Mais il se trouva interrompu par une mince, timide lame de lueur qui se glissa sous mes paupières, s'employant manifestement à les séparer du reste de l'oeil.
J'eus un sursaut réflexe, et je fis tout pour résister à la pénétration de la lame. J'aurais fait n'importe quoi pour regagner mon sommeil profond, comateux.
Ma lutte fut vaine, car je sentis, peu à peu, mes fragiles paupières qui s'écartaient. J'avais maintenant les yeux ouverts, et, bien sûr, je m'attendais au pire. Le monde est si cruel, parfois, dès lors que l'on ouvre ne serait-ce qu'un oeil !
Ma première réaction fut d'employer ma main à tâter le sol. Mes doigts têtus se refermèrent sur une touffe d'herbe odorante !
Mon attention, juste après, se focalisa sur une sensation : celle que mon corps tout entier était recouvert de soleil !
J'avais chaud : une délicieuse, lumineuse chaleur me pénétrait et s'enroulait autour de moi à la manière d' une fourrure ! Une chaleur qui, quelques minutes plus tard, sut m'insuffler la force et le courage de me redresser.
Le buste désormais à peu près droit, je jetai un oeil tout autour.
Ce que j'y vis me sidéra : de tendres vallonnements verts pleins d'herbe, un ruisseau qui, à deux pas, filait...et puis des arbres, des arbres partout...de vrais arbres, non ces cactus horribles ! Des pommiers et des cerisiers, et même des magnolias...en fleurs !
Mon ouïe m'apprit, là-dessus, que des milliers de chants d'oiseaux retentissaient. Tous semblèrent bientôt, par-delà leur joie, leur excitation cacophoniques, sans nulle retenue, porter vers moi - aussi bizarre que cela paraisse - une seule et unique voix haute, intelligible, étincelante.
Cette voix ne me disait rien d'autre que : "tu as gagné ! Renais à la vie !"

Patricia Laranco.


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