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T’es pas Solo au monde

Publié le 14 janvier 2010 par Ruminances

solo.jpgMano Solo est mort à l'âge de 47 ans. Il est mort en plein milieu de la bouffonnerie Philippe Séguin (la génuflexion des faux dévots), d'où un sentiment d'indifférence.

Emmanuel Cabut dans le civil, fils de Cabu et d'Isabelle Monin, la co-fondatrice de la « Gueule Ouverte » (Mano Solo à la scène), n'a jamais su faire les choses comme tout le monde. Avec une telle filiation, comment voulez-vous fonctionner autrement ?

C'est en 1996 ou 97 qu'une amie (aujourd'hui disparue, elle aussi) m'a offert pour Noël l'album « Frères Misères ». Un album qu'il compose avec une partie des « Chihuahuas » (son premier groupe) sur des rythmes voisins du punk, avec des textes résolument anti-fachos. A vrai dire, malgré la belle énergie développée sur cet opus, je n'ai pas trop accroché. J'étais un peu lassé par la systématisation. Sans doute avais-je tort, mais c'est ainsi.

Comme on n'est pas le fils de papa/maman pour rien, Manu a d'autres talents en poche et il s'y emploie. En plus de l'écriture, il dessine et il peint. Ivre de liberté, le monde lui appartient. Enfin grand ! Enfin libre ! C'est ainsi qu'il voit la chose. Le fric qu'il ramasse avec la zique (plusieurs fois disque d'or), il l'utilise pour créer sa propre maison d'édition (« La marmaille nue »), publie un recueil de poèmes, « Je suis là » ,et un roman aujourd'hui épuisé, « Joseph sous la pluie ». « La marmaille nue » était le titre de l'album qui l'avait révélé en 1993 et aussi celui d'un fanzine qu'il anima en 1986.

Dès le départ, la vie est ailleurs pour Mano. Dans le bouillonnement secret de ses envies. Dans son désordre intime. A 15 ans, il dit stop à l'école. Halte ! La drogue est déjà à l'oeuvre, mais là n'est pas l'explication à son désordre, comme certains l'on écrit ou murmuré. Ce serait trop facile. La décision de quitter l'école lui procure une belle énergie. Il épanouit ses talents artistiques. Il fuse. A 17 ans, il est guitariste dans un groupe punk-rock. Apparemment, ce n'est pas avec la gratte qu'il va devenir le Carlos Santana de l'hexagone. Qu'importe ! Il passe à autre chose. A 17 ans, même si on est pressé, on a le temps, tout est permis, sinon ce serait à désespérer de la vie ! C'est l'époque pendant laquelle il barbouille beaucoup de toiles et signe quelques tableaux sous le pseudo de Boredom (ennui en anglais). Tout ça reste épisodique, même si le trait n'est pas complètement dégueu, il ne sera pas non plus le nouveau Matisse. A 21 ans, il est assistant décorateur. Il dessine pas mal également. On peut voir son nom dans quelques revues, mais rien de transcendant. Il se cherche. Il finit par comprendre que seule la musique compte vraiment. C'est donc par ce biais qu'il va expulser sa bile. Ses mots sont durs, empreints d'une douleur indicible et d'une colère incontrôlable. Il est séropositif et il le clame haut et fort. Il n'en fallait pas plus pour qu'une certaine presse réduise le talent de Mano Solo à son seul Sida. La presse c'est comme dans la vie, on y trouve de tout. C'est oublier que cet écorché est aussi un poète. Un homme engagé dans son époque avec des certitudes et des excès, comme cela est souvent le cas avec les poètes.

Avec « Les années sombres » (1995), on découvre un Mano Solo, debout face à sa maladie, utilisant le ressort de la scène et sa communion avec le public pour sauter la barrière de la pudeur et parler sans tabou de son combat. De ses peurs. De l'ombre planante de la terreur qui parfois, la nuit venant, paralyse un coin de sa tête. Même si la mort rôde en son jardin et qu'il délivre des passages sur son mal-être et sa douleur, cet album est un cri qu'on n'oublie pas. Mais un cri dont, techniquement parlant, son album ne pâtit point. Au contraire, cet opus balance du tango et va des rythmes africains à la rengaine des faubourgs avec grand bonheur. Le disque s'est vendu à 150 000 exemplaires. Après le très beau « Dehors » et « La Marche », en live, il remet ça en 2004 avec « Les Animals ». Ce huitième album (peut-être le plus achevé) est un joyeux bordel musical et une cartographie de ses plaisirs intérieurs. Une sorte de testament. Il y utilise tout ce qui passe à portée de touche pour un parcours culturel à l'intérieur duquel la seule chose qui compte c'est la fraternité musicale. Une zique sans frontières à laquelle il donne sa part de poésie. Ensemble pour toujours, semble-t-il vouloir nous dire.

Connu et reconnu, il a tenté de monter sa propre maison d'édition. En 2007 il revient avec « In The Garden », album auto-produit. Échec commercial dont il s'en est expliqué simplement dans une interview accordée au quotidien « Le Soir » en 2008 : “L'autoproduction, ça n'a pas marché. J'en ai vendu 2.800 par souscription et le distributeur du CD n'a pas fait son boulot. Je suis la preuve vivante qu'on ne peut pas se passer des majors. J'en ai marre de ces médias qui n'arrêtent pas de cracher sur elles. Sans Warner, Mano Solo n'existerait pas. Ces firmes, ce ne sont pas des mécènes, elles sont là pour se faire du blé. C'est normal que ces gens te jettent si tu n'es plus compétent à leurs yeux. Pourquoi devraient-ils garder ceux qui ne vendent plus ? Ceux qui ne rencontrent pas leur public doivent dégager, c'est tout.” Ça a le mérite d'être clair !

En 2009 c'est avec « Rentrer au port » qu'il signe un excellent voyage poétique. Apaisé, il peut désormais rejoindre les rives d'un royaume qui l'a longtemps hanté et dans lequel il n'avait pas envie de se rendre trop tôt. Avant, il avait un travail a finir de ce côté-ci des limites.

L'essentiel dans ce rapide tour d'horizon n'est pas le détail chronologique, mais  de montrer qu'au-delà de l'enfance, de la solitude, de l'amour, de la souffrance, il existe une partie de l'homme condamné qui ne renonce pas à la vie, c'est ça Mano Solo.


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