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Teotihuacan : de l’eau au sang et viceversa

Publié le 18 janvier 2010 par Gabrielsiven
Teotihuacan : de l’eau au sang et viceversa
En musardant de vitrine en vitrine dans l’expo « Teotihuacán, cité des dieux » – visible jusqu’au 24 janvier au musée du quai Branly – le spectateur est vite séduit par l’aspect chatoyant des fresques, les colliers de jade ou de coquillages, la sévérité des masques d’obsidienne et l’horror vacui des encensoirs de terre cuite, qui multiplient les éléments rapportés, oiseaux, papillons ou disques emplumés. Il ne peut pas toutefois ne pas se rendre compte qu’un fossé abyssal le sépare de cette civilisation. Les conquistadores, avec leur insatiable soif d’or, leurs ruses, leur pragmatisme et leur absence de scrupules, sont infiniment plus proches de nous que ces peuples convaincus que la course du soleil s’arrêterait s’ils cessaient leurs rites sanglants.
Le pacte sacré que les anciens peuples de mésoamérique concluaient avec leurs dieux, protection contre nourriture, sang, chair, mais aussi gâteaux de maïs, fumée d’encens, plumes de Quetzal et colliers de jade, symbolise cette relation privilégiée, une proximité avec le divin inconnue en Europe. Certains dieux, comme Quetzalcoatl, le serpent à plumes, sont considérés comme des ancêtres civilisateurs des hommes, ayant régné dans des temps anciens. Lors des sacrifices, les victimes, parées comme des divinités, sont regardées comme telles le temps de la cérémonie. Les prêtres revêtent ensuite leur peau, comme dans les rites en l’honneur de Xipe Totec, « notre Seigneur l’écorché », devenant à leur tour des dieux.
Teotihuacan : de l’eau au sang et viceversa

Encensoir en terre cuite portant un visage de Tlaloc

On aimerait pouvoir opposer les divinités guerrières, nécessairement sanguinaires, aux dieux agraires liés à la fertilité et à l’eau, que l’on imagine plus doux. Mais l’ambivalence prévaut, car le sacrifice humain comme l’autosacrifice ne sont pas le fruit d’esprits barbares et cruels, mais la clef de voûte d’un système d’explication du fonctionnement du monde dans lequel hommes et dieux sont interdépendants. Tlaloc, le dieu de la pluie, des orages et donc, dans une région semi-aride, garant de la fertilité, bien qu’associé au paradis terrestre, le Tlalocan, qui accueille après leur mort noyés, lépreux et enfants au milieu de champs de maïs et de fleurs, exige lui aussi son lot de sacrifices humains. On le retrouve d’ailleurs parfois symbolisé par des crocs que révèlent des lèvres retroussées se terminant par des commissures en volute. Quant au dieu Quetzalcoatl, il porte la marque de cette dualité jusque dans son nom, aux sonorités tour à tour dures et mouillées : serpent et oiseau, lié à la terre et au ciel. On le rencontre aussi bien dans un contexte lié à Tlaloc, nageant dans l’eau vitale qui garantira des récoltes abondantes, que dans un contexte sacrificiel, symbolisé par le signe des trois gouttes.

Teotihuacan : de l’eau au sang et viceversa

Acrotère monumental, figurant la machoire et les lèvres retroussées de Tlaloc


Teotihuacan : de l’eau au sang et viceversa

Acrotère portant le symbole des trois gouttes


Ces trois gouttes reliées horizontalement symbolisent le sang du sacrifice qui, nourrissant les dieux de la terre et du ciel, garantit que l’eau coulera, permettant aux hommes de se nourrir également. Elles étaient peintes sur les fresques des palais de Teotihuacan comme elles ornaient le bord des toits, sous la forme d’acrotères. Ces « trois gouttes précieuses » d’apparence anodine sont une référence directe aux sacrifices humains par arrachement du cœur, dont elles symbolisent les trois artères, et les trois parties dont on le croyait composé. Eau et sang se confondent ainsi jusqu’à devenir indissociables.

Teotihuacan : de l’eau au sang et viceversa

Disque du Soleil assoiffé, masques en pierre dure et Queltzalcoatl


C’est ce paradoxe que synthétise le disque de pierre découvert lors des fouilles de la Pyramide du Soleil à Teotihuacán : au centre un crâne tire la langue, entouré de rayons qui rejoignent les extrémités du cercle. Le sacrifice des hommes, en étanchant la soif des dieux, maintient la course du soleil et préserve le monde de l’anéantissement.

Merci à Lorenzo pour les dessins


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