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Lire au bord du beau danube bleu

Par Abarguillet

LIRE AU BORD DU BEAU DANUBE BLEU   Budapest

Lectures de Buda et de Pest

Après la Bohème, la Moravie, la Slovaquie, nous ne quitterons pas l’ex-empire austro-hongrois en passant dans les vastes steppes hongroises sur les traces d’Attila avec toutefois des velléités beaucoup plus pacifistes. Nous n’aurons comme ambition que de plonger au coeur de la littérature locale tellement riche et tellement abondante que j’ai dû faire des choix cornéliens pour sélectionner les lectures que je voudrais vous présenter à l’occasion de cette étape magyare que nous accomplirons en compagnie de Niklos Szentkuthy, « L’Ogre de Budapest » comme l’appelait ses contemporains. Un immense puits de lettres et de science que vous découvrirez ci-dessous et qui m’a retenu pour une longue lecture avec sa confession qu’il juge un peu frivole. Il nous emmènera tout d’abord à la rencontre du Prix Nobel de littérature local, le célèbre Imre Kertész, qui a été distingué en 2002 notamment pour ses récits sur la vie qu’il a subie dans les camps de concentration nazis. Ensuite nous rendrons une petite visite à un autre écrivain encore très célèbre aujourd’hui, Sandor Marai, dont le dernier livre réédité a connu un succès enviable ces dernières années. Et, nous terminerons notre séjour avec une grande dame des lettres hongroises disparues depuis peu, en 2007, à l’âge de quatre-vingt-dix ans, Magda Szabo.
La confession frivole  de Miklos Szentkuthy  (1908 – 1988)

Ca y est j’ai fini la traversée du XX° siècle à bord de « La confession frivole » de Miklos Szentkuthy, écrivain hongrois (1908-1988), qui avec ses 700 pages raconte le siècle qu’il a vécu à travers sa famille, ses amis, ses professeurs, ses œuvres et tous les écrivains et autres artistes qu’il a côtoyés au cours de sa longue vie sans oublier les femmes qu’il a courtisées, aimées, séduites quand les sentiments ou les circonstances lui furent favorables.

Ce livre n’est pas une narration ni une dissertation, c’est le résultat de vingt-sept entretiens que Miklos Szentkuthy accorda entre le 6 janvier et le 7 mai 1983 à Lorànt Kabdebo, directeur de la phonothèque du Musée Littéraire de Budapest, et qu’il mit ensuite en forme avec sa secrétaire Mària Tompa. « L’Ogre de Budapest », comme un critique du Monde l’avait baptisé, définit lui-même son œuvre : « Le titre de l’ouvrage, Confession frivole, caractérise non seulement son contenu, mais aussi la forme dans laquelle celui-ci est exposé. « J’espère que Mària Tompa saura trouver l’équilibre entre l’aimable bavardage, le ton badin, les clins d’œil du comédien hâbleur et les graves harmoniques dignes des grandes interrogations sur l’humaine destinée ».

L’Ogre croque avec une réelle férocité les portraits de famille notamment celui d’un père qui rejette la littérature et d’une mère qui n’utilise guère plus de cinquante mots pour s’exprimer. Et les portraits se succèdent au fil des pages sans concession même pour les femmes qu’il a séduites sauf quelques unes avec lesquelles il eut des relations passionnées et parfois simultanées.

Szentkuthy impressionne par son savoir encyclopédique, il était passionné par les sciences et les mathématiques, était professeur d’Anglais, parlait le Français, l’Allemand et avait étudié les langues anciennes dont certaines étaient déjà très rares. C’est le véritable Pic de la Mirandole du Danube qui dresse un tableau très complet de la vie culturelle de la Mitteleuropa dans la première partie du XX° siècle. Mais son savoir déborde très largement sur l’Angleterre où il fut boursier, résidant dans le quartier de Bloomsbury éponyme du célèbre groupe littéraire, en France où il séjourna aussi et même en Turquie dont la culture inspira une partie de son œuvre. Les arts figuratifs ont été un aliment essentiel pour ses écrits et la musique une des passions qui l’habitèrent dès son plus jeune âge. Et ce n’est ni Liszt, ni Bartok qui tient la baguette mais Mozart pour qui il a une folle admiration : « Mozart a toujours constitué mon principal centre d’intérêt. Il est mon idéal, ma tragédie, ma religion, l’objet de mes prières, de ma passion, la source de mon humour, l’inspirateur de mon esprit ludique. Mozart est tout pour moi ! »

Le vieil Ogre a gardé une excellente mémoire, il est très volubile, trop peut-être, et il rapporte avec beaucoup de précision comment il a conçu ses œuvres, les inspirations qu’il reçu et toutes les embûches qu’il a dû surmonter pour écrire et publier ses livres et même, tout simplement, pour vivre. Son érudition, sa lucidité et l’acuité de ses analyses lui ont permis de constituer une somme extrêmement importante pour comprendre la vie intellectuelle de son époque qu’il agrémente de très nombreuses citations bibliographiques faisant de son œuvre une source incontournable pour les historiens et érudits qui s’intéressent à cette période.

Un seul regret, l’Ogre de Budapest qui se considérait comme un exilé de l’intérieur répugne à parler de la guerre (un chapitre rapidement expédié pour narrer sa vie d’officier fantaisiste dans une armée fantoche), de l’extermination du peuple juif de Hongrie, du communisme, de la révolution de 1956 et même de la défaite en finale de la Coupe du monde de football en 1954 contre l’Allemagne. Tous ces événements étaient pour lui des épiphénomènes sur l’échelle de la vie de la planète. Sa grande ambition a toujours été de réconcilier sainteté et érotisme ! Et il ne manque pas de le répéter à chaque occasion propice !

Être sans destin  de Imre Kertész  ( 1929 - ... )

Imre Kertesz a été déporté dans les camps d’extermination quand il avait quinze ans et c’est son histoire qu’il raconte dans ce livre. Mais, comme Primo Levi, il la rapporte en prenant une certaine distance avec les faits pour que le recul confère la véracité nécessaire à son récit ; car le plus difficile dans cet exercice est d’être cru. Les faits sont tellement ahurissants, tellement incroyables, qu’il devient très facile de les contester et la pire épreuve que ces victimes ont eu à subir, est bien le scepticisme de leurs contemporains qui n’avaient pas connus la déportation. Kertész se concentre donc sur les faits, laissant les émotions un peu de côté pour ne pas être accusé de sombrer dans la dramaturgie théâtrale. Il nous dépeint ainsi un monde où la ligne entre le bien et le mal ne passe pas forcément là où on le croyait mais qu’elle peut faire quelques écarts de part et d’autres pour éviter ou, au contraire, englober certaines personnes dans chacun des territoires du bien et du mal. Un livre que j’ai lu dans le train en me rendant dans la région d’Armelle et qui m’a secoué un peu plus que ce train.

Les révoltés  de Sandor Maraï  ( 1900 - 1989 )

Pendant la première guerre mondiale, à Budapest, pendant que leurs pères se font massacrer sur le front, une bande de jeunes franchit le cap de l’adolescence en inventant des jeux pour faire comme les adultes, renverser l‘ordre établi, renier le monde de leurs parents et en inventer un autre plus à leur convenance. C’est un roman initiatique où ces jeunes vont découvrir le passage à l’âge d‘homme, à la sexualité, à la brutalité du monde, sur fond de guerre. C’est l’histoire du peuple hongrois à la croisée de deux mondes, quand l’empire austro-hongrois s’effondre et que l’Europe moderne dessine ses contours, comme un adolescent qui oublie sa jeunesse pour plonger dans l’âge adulte. Ce sont aussi de très belles pages de lecture car Maraï est l’une des très belles plumes d’Europe centrale qui ravit encore aujourd’hui bien de amoureux des belle lettres

La porte  de Magda Szabo  ( 1917 - 2007 )

Avec ce livre Magda Szabo qui écrivit longtemps sous le joug communiste en publiant sous le manteau, raconte la relation qu’elle avait avec sa femme de ménage qui lui imposa sa dévotion. Cette femme, véritable sainte dans la corporation des femmes de ménage, ne tolérait aucun écart à l’endroit de sa maîtresse à qui elle imposait de vivre comme une véritable patronne et qu’elle exigeait de servir comme on sert une reine, même quand son âge commença à limiter ses forces. Sa dévotion n’avait pour toute limite que la porte de son domicile et surtout cette fameuse porte que personne ne devait franchir et qui conduisait à son sanctuaire privé. Dans cette relation où c’est la servante qui manifeste l’exigence vis-à-vis de la maîtresse, elle ne veut pas laver le linge de n’importe qui, les rôles sont un peu inversés et la relation devient de plus en plus complexe ; il faudra beaucoup de temps à la maîtresse pour comprendre sa servante trop parfaite mais au fichu caractère.

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Et pour lire l'article que j'ai consacré à Sandor Maraï, cliquer sur son titre :

 

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