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Vol et brigandage au moyen-âge

Publié le 28 janvier 2010 par Sébastien Michel
Valérie Toureille
PUF, collection le nœud gordien, septembre 2006, 312 pages
A partir de 26,60 € sur Amazon.fr

Valérie Toureille a choisi de consacrer son doctorat d’histoire au vol au Moyen Âge, soutenu à l’université Paris I – Panthéon-Sorbonne, dont elle nous livre ici les principales réflexions. Agrégée d’Histoire, ancienne pensionnaire de la fondation Thiers, maître de conférences d’Histoire du Moyen Âge à l’université de Cergy-Pontoise, elle a reçu le prix Mariette Benabou de la Chancellerie des Universités de Paris.
Vol et brigandage au moyen-âge
« Le larron, à l’image de Judas, est celui qui trompe la confiance de la communauté par amour de l’argent »
Contraire au code de l’honneur et frappé d’interdit religieux (huitième commandement du Décalogue, Non furtum facies), le vol, ce « crime détestable », était passible de lourdes peines voire de mort au Moyen Âge alors qu’ « aujourd’hui, l’infraction alimente (plutôt) la chronique des faits divers sans relief ». Les voleurs étaient parfois plus méprisés que les meurtriers à qui on pouvait trouver des « motifs honorables ». Et au XVe siècle, tandis que l’Occident s’enrichissait à nouveau, le vol se heurtait à de nouvelles valeurs, celles du travail et de la propriété.
Valérie Toureille a bâti une recherche sérieuse, très fouillée, assortie de nombreux commentaires et citations, sur des sources constituées essentiellement par des archives criminelles de la France septentrionale : procès-verbaux de séance, registres criminels, quittances de détention, listes d’écrou ou lettres de pardon. Attentive à l’évolution de la sémantique (première partie) qui révèle les sensibilités à l’oeuvre, elle parvient à dresser une sociologie du vol (deuxième et troisième parties) délicate à appréhender tant le sujet est pléthorique (depuis les menus larcins jusqu’au brigandage des grands chemins) et touche toutes les catégories sociales. Essentiellement masculin et affaire de jeunesse, « le vol n’est pas le monopole des réprouvés ». A côté du petit peuple (paysans, ouvriers, domestiques, prostituées ou mendiants), certes majoritaire dans les documents judiciaires, les sources font également mention de maîtres artisans, de laboureurs aisés voire de nobles et de clercs motivés par « la concupiscence, la haine [ou] le plus souvent [par] la volonté d’améliorer l’ordinaire ».
« Coquillards, rebecquez-vous de la Montjoye »,
(« Coquillards, tenez-vous à l’écart du gibet »)

Les bandes structurées ne sont pas légion et appartiennent davantage aux exagérations des esprits entretenues par l’imaginaire collectif. « Le XVe siècle voit ainsi naître la mythologie des monarchies de l’ombre, flanquées de leurs rois dérisoires, dominant un parterre tantôt de mendiants, tantôt de voleurs, parfois les deux à la fois. » On rejoint ici le mythe ancien des complots criminels même si des organisations ont pu prospérer comme les célèbres Coquillards connus par le procès qu’on leur fit à Dijon en 1455 et… les fameuses ballades « en jargon » de Villon (1431-1463) qui semble avoir fréquenté ces criminels spécialistes du vol, de l’escroquerie et de la prostitution. La crainte du crime organisé a sans doute eu pour effet d’endurcir la législation contre les voleurs et autres larrons à une époque encore troublée par les effets de la Guerre de Cent Ans.
Le contexte est justement important. Ce long conflit a plaqué sur la société une atmosphère inquiétante. L’insécurité réelle s’est doublée d’un sentiment de peur bien ancré, dans les villes ou dans les campagnes françaises (la rumeur des bandes en particulier) et l’historienne n’hésite pas à employer à plusieurs reprises le concept de « brutalisation » cher à l’historien américain George Mosse pour les soldats de la Grande Guerre (1). Ainsi, pour Valérie Toureille, « de la guerre sont nées des failles dans les destins individuels, mais aussi des habitudes collectives, l’habitude du groupe et de la violence, le goût des armes et de l’intimidation ».
« La tendance est au durcissement de la répression du vol »
Le vol est devenu un enjeu du pouvoir royal et judiciaire qui justifie sa criminalisation (4è partie). Concomitant à la demande sociale réclamant plus de coercition et de paix, l’Etat royal a pu se renforcer en endossant la mission (désormais régalienne) de châtier les vols violents, crapuleux ou professionnels pour lesquels la pratique du pardon diminue au XVe siècle (2). Par ce biais, il a pu monopoliser l’usage de la violence dans une société marquée, avons-nous écrit plus haut, par l’enrichissement et l’essor de la valeur du travail.
« Le pouvoir du monarque se fonde de plus en plus sur la coercition et, par symétrie, de moins en moins sur la grâce »

La peine de mort vise surtout les récidivistes et les bandits de grand chemin qui remettent en cause l’ordre public. En janvier 1535, un édit instaure à leur encontre le supplice de la roue. Il s’ajoute à la punition de la corde et à la décapitation. Les « mengeurs de peuple » sont associés aux « blasphémateurs » et à ceux qui se rendent coupables de « vols sacrilèges ». A travers la justice prévôtale, sans appel, le roi se veut alors le garant de la loi et de la foi.
La variété des décisions de justice était par ailleurs à l’image de la division administrative et sociale du royaume de France. « Cette absence de cohérence tient en partie à la multiplicité des lieux où se juge le vol et à l’opposition des prérogatives des justices laïques aux privilèges de celles d’Eglise, sans compter celles des juridictions urbaines ».
Outre les bannissements (pour les vols les moins graves) et l’exposition (le pilori, sentence exemplaire en « terreur de peuple » rappelle l’auteure), les peines corporelles (la fustigation en particulier) ont eu tendance à augmenter à la fin du Moyen Âge au détriment des peines pécuniaires tandis qu’apparaissaient, dans un souci de rééducation, les premières prisons à destination des mendiants, oisifs et larrons des villes. Préféré aux amputations plus cruelles (nez, poing, pied), l’essorillement appliqué aux criminels endurcis (frappés de plusieurs condamnations) laissa progressivement place à la marque à l’épaule, moins visible (et facilitant la réinsertion sociale) mais néanmoins pratique au temps de la traque « obsessionnelle » des récidivistes. Au début du XVIe siècle, au moment où apparaissent les premiers besoins de la marine française, c’est une nouvelle peine, la galère, que l’Etat royal va encourager.
C’est d’ailleurs l’un des intérêts de l’ouvrage de Valérie Toureille que de nous restituer, derrière la sociologie du vol à la fin du Moyen Âge, la mise en place progressive de l’Etat monarchique qui, pour se consolider à l’aube des Temps modernes, a établi, parmi d’autres moyens, un nouvel ordre pénal pour réprimer la délinquance.
On ne saurait donc que trop conseiller la lecture de cette enquête savoureuse, fruit d’une thèse d’une grande qualité. Assurément (et déjà), un ouvrage de référence !
(1) George Mosse, De la Grande guerre au totalitarisme, la brutalisation des sociétés européennes Hachette, collection pluriel, 2003.
(2) Certains « larrecins » peuvent obtenir les « excuses » de la nécessité (la pauvreté) ou du jeune âge.

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