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Tristan & Yseut

Par Jfjeanne1957

Les Annales
Dans le cadre des conférences organisées par la revue littéraire Les Annales, Pierre Daninos est invité, à la suite d'autres écrivains de son temps, à présenter et commenter son livre de chevet. Il choisit de parler de Tristan et Yseut et entreprend de le faire avec l'ambition, sinon de faire rire sur un sujet aussi triste, au moins de faire sourire son auditoire. La meilleure façon étant bien sûr de commencer par se moquer de soi-même, ce qu'il fait en avouant son absence de don oratoire: "Je n'ai jamais possédé, je dois vous l'avouer sincèrement, l'art de la parole. On doit naître conférencier. J'ai dû naître autrement." Suit un exposé sur l'importance des lunettes (dont il est dépourvu) pour faire un bon discours et la destruction d'un mythe célèbre: Démosthène conseillait de mâcher des cailloux sur la plage pour mieux articuler. Pierre Daninos a essayé. Il peut le jurer: ça ne marche pas. "Après maints efforts, mon expérience a été menée a bien en me mettant d'ailleurs à mal. Je puis donc le dire: tout est faux." Multipliant les digressions et s'en justifiant " Vous allez dire que je mets un tristemps fou à vous parler de Tristan et que je m'éloigne sans cesse de mon sujet. A la vérité j'aime m'éloigner de mes sujets. Car, contrairement à ce qui se passe avec les femmes, c'est ainsi qu'on les embrasse le mieux." Daninos dépeint les misères de l'humoriste , éternellement condamné à faire rire, "sous peine d'être accusé s'il choisit un genre plus sérieux de dérailler complètement." et dément naturellement avoir choisi Tristan et Yseut pour faire sérieux. Ce livre était le livre de chevet de sa mère et de sa grand-mère, il n'a donc que suivi une tradition familiale, non sans avoir essayé d'autres livres. Les contes de Mark Twain, par exemple, figuraient en bonne place sur sa table de nuit, mais leur lecture le faisait rire au point de secouer le lit et de réveiller Sonia en sursaut. "Le sursaut est indispensable: une femme se plaint toujours d'être réveillée en sursaut, cela fait plus dramatique". D'où son retour vers Tristan: "Avec un beau livre attristant, pas de secousses à redouter, car tout de même, si j'ai toujours été très ému par cette histoire impérissable, je n'en ai jamais été jusqu'à sangloter…" Et comme tout arrive, Daninos, arrivé au milieu de sa conférence, redevient sérieux et explique sa passion pour Tristan et Iseult par le fait que sa lecture " a toujours été (pour lui) une prodigieuse génératrice de rêves" et que " des les premières lignes (il) se sentait pris par la magie ensorcelante du récit." Magie des noms, magie des lieux, magie des mots qui vous transportent dans le passé, magie d'un personnage, Tristan, auquel il s'identifiait enfant, transformant son cartable en glaive et la visière de sa casquette en casque, magie d'un récit dont il modifiait sans cesse le cours en inventant d'autres péripéties, d'autres dénouements. De sa fascination pour Tristan, des rêves qu'il faisait grâce à lui, il explique: " N'est-ce pas dans le dédoublement que nous puisons parfois nos joies les plus secrètes et les plus enfantines? Combien de fois au cours d'un lointain voyage n'ai-je pas cherché à être quelqu'un d'autre – plutôt mieux – pilote d'essai, savant, navigateur." Et sur l'existence même du héros, sa vraisemblance, il se pose cette question: "Au fait est-il vraiment inconcevable que de tels hommes puissent exister? Ce n'est pas sûr. Chaque été, notamment sur les plages, Sonia (1) me montre un homme, un homme racé, un homme bronzé… un homme toujours parfaitement habillé, si parfaitement habillé même que, lorsqu'il est en slip, il a l'air encore très bien mis…" Et de s'amuser de ce type d'homme, sachant tout faire, vivant de l'air du temps, qu'il baptise Tristan 53. Il redevient sérieux le temps d'analyser davantage le personnage de Tristan et l'amour que lui porte Yseut : "Qui de nous n'a pas rêver d'inspirer une telle passion à une femme?" Et d'ajouter aussitôt que dans la vraie vie, les passions sont plus tièdes (Madame hésite). Et pour conclure, après s'être à nouveau laisser aller à quelques confidences savoureuses: "Tous ces rêves, Tristan les engendre, parce que Tristan, merveilleuse histoire, est le chef-d'œuvre du merveilleux. C'est la tapisserie animée du Moyen Age; C'est, couché sur le parchemin dans une forme qui chantera éternellement au cœur des hommes, tout ce que les hommes désirent, tout ce dont ils rêvent, tout ce dont ils sont et seront toujours privés."


Mélange d'humour et de profondeur, cette conférence révèle un Pierre Daninos différent, sachant délaisser le monde réel pour se laisser porter par ses rêves et l’on en regrette presque qu’il n’est pas quitté un jour ses habits d’observateur lucide de nos travers pour puiser dans son imaginaire et construire une œuvre romanesque.
(1) Daninos n'a pas encore publié les Carnets du Major Thompson mais est connu pour son dernier livre Sonia, les autres et moi, qui a reçu le prix Courteline.


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