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Doug Headline en Interview

Par Lemediateaseur @Lemediateaseur

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Doug Headline est le fils du regretté Jean-Patrick Manchette, un des maitre du polar noir. La Princesse du sang est son dernier roman inachevé que Doug a eu envie de terminer et de proposer en bande dessinée pour notre plus grand plaisir. En terminant le scénario et en confiant les dessins à Max Cabanes, c’est une belle manière de faire connaître cette oeuvre au plus grand nombre.

Doug Headline a accepté de répondre à mes questions, un peu avant le début du festival d’Angoulême, pour lequel cette première partie est en sélection officielle. Le Mediateaseur lui souhaite bonen chance et vous souhaite une bonne lecture.

Bonjour Doug,

La Princesse du sang, dernier roman inachevé de votre père, est sortie en bande dessinée, tout d’abord, pourquoi cette œuvre-ci plutôt qu’une autre ?

Justement parce qu’il était inachevé, ce qui laissait la place nécessaire à un véritable travail d’adaptation. Je me suis donc employé à suivre la part existante du texte avec une fidélité scrupuleuse, à utiliser autant des dialogues du roman que possible, puis à compléter le récit sans trahir ce qui était déjà écrit. Rester totalement sur la même ligne, en poussant l’histoire jusqu’au bout. Une autre des qualités spécifiques de ce roman, c’est aussi qu’il offrait la possibilité d’en tirer des images fortes, mémorables : c’est une histoire qui appelait la couleur, les grands paysages, le dépaysement hollywoodien. Il y a énormément d’action et des rebondissements incessants dans ce récit, comme dans les meilleurs films d’aventures américains des années 50. Le décor n’est pas uniquement urbain, il est au contraire très varié et principalement exotique. Et les personnages sont vraiment très forts, aucun caractère n’est un stéréotype, ni ne réagit de manière conventionnelle. Les rapports entre les personnages sont complexes et finement étudiés, par exemple les relations ambigües entre Ivory Pearl et Messenger, ou le lien étroit qui unit Ivy et Negra, ces deux héroïnes qui existent en tant que reflet l’une de l’autre. Enfin, c’était une œuvre de Manchette éloignée de ses autres livres, ne reposant pas sur l’univers classique du roman noir ou sur son imagerie, mais sur un mélange de genres assez fascinant. Donc elle a un caractère surprenant et assez unique au sein de ses romans, qui au fond la prédestinait assez à un traitement en images.

Comment avez-vous travaillé sur le scénario et le découpage ?

L’adaptation initiale que j’avais tirée du roman était écrite pour le cinéma : le scénario était donc celui d’un film, découpé en plan, en séquences, en flashbacks, etc. J’avais même imaginé un casting à base d’acteurs anglais et américains. À partir de là, il était facile de se diriger vers une transposition en bande dessinée, puisque les systèmes narratifs sont très analogues. La difficulté de cette adaptation se situait plutôt du côté de la restitution de l’époque, des époques même, où se déroule l’action. Dans le roman, un seul paragraphe suffit à donner une vision globale et détaillée de la situation du monde à tel ou tel moment donné. Il fallait faire passer cela par d’autres biais. De même, l’action du roman se déroule sur une dizaine d’années, on y voit l’enfance et l’adolescence d’Ivory Pearl, et à la fin on y entrevoit même son avenir. Pour ne rien perdre de cette « vision d’en haut » propre à l’écriture de Manchette dans ce livre, j’ai essayé d’articuler soigneusement les va-et-vient entre le passé et le présent de l’action, et d’introduire discrètement des informations sur le background des personnages sans que cela vienne interrompre le fil des évènements de manière trop visible.

Les dessins ont été confiés à Max Cabanes, comment est née cette collaboration ?

Je rêvais dès le départ de voir un dessinateur à la fois déjà reconnu, mais inattendu sur ce terrain, accepter le projet. En toute sincérité, Max a été le premier auquel j’ai pensé et notre excellent éditeur chez Dupuis, José-Louis Bocquet, a aussitôt trouvé que ce serait le dessinateur idéal. Je ne connaissais pas Max personnellement, mais j’admirais depuis longtemps ses énormes qualités de dessinateur et il me semblait que, depuis quelques années, il n’avait plus eu entre les mains un projet « grand public » apte à lui permettre de démontrer l’étendue de son talent. José-Louis, qui nous a accompagnés de façon formidable tout au long de cette aventure, s’est donc appliqué à convaincre Max d’accepter le défi. Le scénario et la perspective d’adapter Manchette, un auteur dont Max connaissait la réputation, mais dont il n’était pas si familier, l’attiraient mais, comme c’est un homme d’une grande modestie, il s’est un temps inquiété de sa propre capacité à traiter une histoire aussi ample, où le souci de réalisme et de précision était constant. Je crois qu’il a d’abord vu dans cette adaptation une occasion intéressante, mais aussi un risque de décevoir ou de ne pas être à la hauteur. À force de le rassurer et grâce aux conseils de certains de ses amis, il a surmonté ses doutes et il s’est retroussé les manches. C’était bien sûr la bonne décision, puisque, de toute évidence, il a brillamment relevé le défi. Pour ma part, je suis absolument ravi de son travail et de notre collaboration, car c’est un partenaire de création tout à fait merveilleux.

La deuxième partie est terminée ou vous travaillez dessus actuellement ?

Le scénario complet est achevé, il ne nous reste qu’à y apporter des modifications mineures dont nous décidons au fur et à mesure que Max progresse sur les planches. Nous approchons de la page 30 sur 76, et j’espère donc que l’album sera au rendez-vous dans les librairies en octobre ou novembre prochain. Ce sont des albums copieux et denses, alors il me semble qu’un an entre les deux tomes, ce n’est pas un délai excessif. En tout cas, on essaie de faire de notre mieux pour avancer à un bon rythme sans perdre une miette de la qualité requise.

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Sortir ce roman sous ce format c’est pour vous une manière de faire connaître l’œuvre de votre père à un public encore plus large ?

Bien entendu. Je suis toujours désireux en premier lieu de faire lire ses romans, et de les faire découvrir à ceux qui n’en ont pas encore croisé la route. Et ce roman-ci en particulier. Sa nature d’ouvrage inachevé en faisait un objet littéraire plutôt réservé à ces lecteurs qui connaissaient déjà les autres livres de Manchette : par le biais de la BD, j’espère donner l’envie aux lecteurs de notre adaptation de la Princesse de se plonger dans les autres romans de Manchette, d’approfondir leur découverte de son univers et de son style. C’est aussi ce qui se passe, je crois, avec les adaptations de Manchette en BD qu’a entrepris Jacques Tardi et qui sont de belles réussites.

Pourrait-on voir d’autres romans adaptés de la même manière par vos soins ?

Oui, c’est tout à fait possible. Il doit aussi y avoir deux autres romans de Manchette adaptés par Tardi, à commencer par La Position du Tireur Couché qui devrait sortir avant la fin 2010. De notre côté, Max et moi avons grande envie de poursuivre notre travail avec une série dont le héros sera le détective privé Eugène Tarpon, qui apparaît dans les romans « Morgue pleine » et « Que d’os ! » Cela se déroulerait dans le contexte très « pop » des années 70-75, avec ses coupes de cheveux  improbables, son style vestimentaire extravagant,  son design Prisunic, ses couleurs acidulées, ses filles aux moeurs libérées et son climat socio-politique finalement très contemporain. Il y aurait aussi davantage d’humour que dans la Princesse, même si le fond reste celui du roman noir. Les deux premières aventures adapteraient les romans, puis nous pourrions continuer par des albums originaux reprenant ce héros bien sympathique.

Avant de terminer, avez-vous d’autres projets personnels que nous pourrions évoquer ?

Côté bande dessinée, j’adorerais avoir la chance de rencontrer d’autres dessinateurs aussi motivés que Max, afin de développer avec eux d’autres projets sur la base de scénarios originaux dans des genres différents, fantastique, western, polar. J’aimerais aussi adapter plusieurs romans de mon cher ami Valerio Evangelisti, un grand écrivain italien que les amateurs éclairés connaissent bien. Tout est affaire de rencontres : si on a le bonheur de trouver le dessinateur et l’éditeur adéquats, tout devient facile. Et côté cinéma, puisque la mise en scène est l’autre sujet qui m’occupe, je m’emploie à développer plusieurs projets de films tirés des romans de mon père, mais c’est là un travail de longue haleine. Là encore, tout est affaire de rencontres, car sans les bons partenaires, rien n’est possible. Par contraste avec les écueils perpétuels qu’il faut surmonter pour mettre en route chaque projet de film, travailler sur la Princesse aura été ma bouffée d’oxygène quotidienne depuis deux ans. Tout simplement, j’espère réussir à transmettre aux lecteurs de ces albums une part du plaisir que je prends à écrire pour la bande dessinée.

Merci encore pour le temps et la réactivité que m’a accordé Doug Headline. Le Mediateaseur vous recommande vivement cette bande dessinée même s’il faudra être patient pour la suite et fin.

La Princesse du sang, Editions Dupuis, 80 pages, 15.50 euros.


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