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« La peur du déclassement », le statut des uns fait le rejet de la jeunesse (2)

Publié le 29 janvier 2010 par Soseki
  1. 1.   Le choc de la récession de 1993 (1)

Cette crise se caractérise comme la première à frapper la société française après que celle-ci soit entrée dans l’âge de l’enseignement de masse.

 Désillusions de la démocratisation scolaire et arrivée massive dans le secteur publique

La récession de 1993 a eu un impact très violent, notamment pour la jeunesse. En 2 ans, le chômage des jeunes ayant quitté l’école depuis moins de 5 ans s’accroît de + 30 %.  :

  • C’est le secteur industriel qui est le plus touché car le plus exposé à la concurrence internationale
  • Le chômage touche plus les jeunes hommes
  • Pour la 1ère fois les jeunes diplômés de l’enseignement supérieur sont touchés (10 %) dès 1994
  • La politique de démocratisation de l’enseignement scolaire et universitaire (début avec J-P Chevènement) est prise à revers

L’accroissement brutal du chômage dans le secteur privé a pour conséquence de pousser les jeunes diplômés vers la fonction publique :

  • Or le nombre et la qualité des postes dans la fonction publique restent les mêmes
  • La fonction publique intégrait généralement environs 10 % de chaque génération. Près de 25 % des diplômés du supérieurs rejoignaient la fonction publique avant 1993 / on passe à près de 45 % chaque année après 1993
  • L’arrivée massive de jeunes diplômés a pour conséquence de nouvelles générations de fonctionnaires surdiplômés (ils sont donc plus diplômés que leurs alter egos du privé et que leurs aînés)
  • Avec la récession et l’augmentation massive de diplômés, une partie désormais importante des nouveaux venus fuient le secteur privé pour le secteur public, ce qui pose un problème de « qualité » pour le secteur privé
  • Cette arrivée massive de diplômés dans le secteur public provoque une surqualification, un durcissement de la compétition pour les postes à responsabilité et un ralentissement à la progression interne

Résultat :

  • Surqualification des nouveaux personnels du secteur public
  • Frustration fortement accrue pour ces diplômés ayant rejoint le secteur public (salaires et évolutions)
  • Concernant la hiérarchie des salaires : les salariés du public sont l’une des rares catégories à sortir à peu près indemne des crises et années de croissance « molle » / cette hiérarchie pour les salariés des classes moyennes du privé est en chute libre
  • Déséquilibre entre secteur privé et public provoquant un changement sociologique radical entre eux et ayant des conséquences politiques profondes

Conséquences politiques et sociales :

  • Salariés du publiques vus comme détenteurs d’un statut de privilégiés, notamment en période de crise
  • Les crises poussent les gouvernements à restreindre les dépenses, notamment dans le secteur public
    • Les salariés du public ont l’impression de payer pour une crise dont ils ne sont pas responsables alors qu’ils ont fait des « sacrifices » en termes d’efforts scolaires et professionnels (sentiment de déqualification)
    • En réalité, leurs revenus n’ayant pas baissé mais parfois même augmenté, leur position dans la hiérarchie sociale s’est améliorée
  • Les salariés du public aspirent donc à un « néo-socialisme » qui protège leur conditions sociales, voire les améliore, bref préfèrent un Etat planificateur à la « révolution prolétarienne »…
    • Le mouvement social de l’hiver 1995 est la conséquence directe pour la protection d’un statut chèrement acquis pour lequel on a sacrifié évolution professionnelle et reconnaissance sociale pour éviter chômage et retraites amoindries
    • Division du mouvement social entre un pôle réformiste (CFDT) et un pôle radical (SUD).
    • Les classes moyennes de la fonction publique versent dans la radicalité pour la protection de leur statut
  • A l’inverse les classes moyennes du privé sont surexposées aux crises et ne peuvent compter sur un Etat dont les ressources fondent et qui est lui-même exposé aux exigences de protections des classes moyennes du public : il y a donc une contradiction sociologique
  • Les classes moyennes du public penchent vers un conservatisme de gauche (PS/NPA) et les classes moyennes du privé vers un conservatisme de droite (UMP/FN)
  • MoDem et Verts attirent l’électorat des classes moyennes supérieures et intellectuelles du public et les nouvelles classes moyennes du privé (consultants, avocats, ingénieurs)
    • Apparaît une autre vision de l’économie avec l’aspiration d’un Etat régulateur du marché et fixant des lois, partenaire des entreprises privées, et l’émergence d’un « patriotisme économique ». C’est une synthèse entre la 2è gauche réformiste, la droite sociale dans le contexte des préoccupations environnementales qui s’inscrivent aussi dans de nouvelles peurs

 L’exemple du rejet de l’Europe et du réformisme libéral

Entre la victoire du « oui » pour le traité de Maastricht et celle du « non » du traité constitutionnel, 10 ans se sont écoulés. Et l’évolution sociologique a impacté l’évolution politique. Les classes moyennes et supérieures du public avec les classes supérieures du privé avaient permis la victoire du « oui » à Maastricht. En 2005 :

  • Les classes moyennes du privé, les plus touchées par les crises et fluctuations internationales, restent les plus hostiles à l’Europe et au réformisme.
  • Mais elles sont renforcées par le tropisme antilibéral des classes moyennes du public qui a fortement basculé dans le « non »
  • Et ces nouvelles générations de fonctionnaires se sentent « agressées » par les directives européennes qui « libéralisent »
  • Les 2 classes moyennes se retrouvent donc à présent dans leur rejet. C’est une convergence électorale inédite
  • En confrontant les jeunes, et notamment à présent les jeunes diplômés, à un marché du travail encore plus fermé, à la rareté des possibilités d’intégration et une nouvelle vague de fonctionnaires surdiplômés, s’est créé une nouvelle fracture particulièrement sensible du paysage social et politique français

 La valeur des diplômes

  • En 1975, les jeunes sans diplômes étaient 4 fois plus nombreux que les jeunes diplômés / en 2009, les jeunes sans diplômes sans 4 fois moins nombreux que les diplômés du supérieur et trois fois moins nombreux que les simples bacheliers !
  • L’accroissement des diplômés a provoqué une valeur exorbitante du diplôme
  • Il n’y a donc pas une perte de qualité des diplômés mais une valeur de concurrence extraordinaire entre les diplômes. La situation des diplômés ne s’est donc pas améliorée car le type de diplôme est la nouvelle mesure
  • L’informatisation et les délocalisations ont accru une dégradation de la situation des non diplômés
  • La compétition scolaire est donc devenue un enjeu démesuré, obsédante. Le poids de la réussite scolaire pèse ainsi plus que jamais sur les familles et les enfants
    • Les mieux placés sont ceux qui connaissent le mieux l’environnement scolaire (les familles d’enseignants) et ceux qui ont les moyens de financer les écoles ou prépas les plus chères ou plus longues (les enfants d’ouvriers sont 3 fois plus nombreux au chômage que les enfants de professions intellectuelles et cadres)
    • Les enfants d’ouvriers sont donc les plus exposés au chômage et aux postes les moins qualifiés
    • Par contre, l’obtention de diplôme élimine les différences sociales d’origine. La « culture » du monde enseignant devient donc un avantage réel (choix des options en vue de collèges et lycées « réputés », fuite vers le privé, puis choix des écoles et prépas)

 2.   Les enjeux de la récession actuelle

  • Les entreprises s’adaptent aux fluctuations économiques en ralentissant le rythme des embauches et en précarisant les nouveaux entrants
  • Les classes moyennes se déstructurent : le patrimoine (notamment immobilier) et les études (et moyens pour les études) font la différence
  • La gauche réagit en rigidifiant toujours plus le marché de l’emploi pour protéger ceux qui en ont déjà un (1993 : « plans de reclassements ») car les personnes que l’on licencie sont plus visibles que les emplois que l’on ne crée pas et les personnes que l’on n’embauche pas
  • Il est plus rentable électoralement d’être le rempart contre les licenciements économiques que de lutter pour l’embauche des jeunes et des anciens déclassés
  • Le discours libéral sur la dérégulation (moins de règles permet moins de contraintes à l’embauche) n’opère plus depuis la récession de 1993 (accroissement de diplômés dans le secteur public) et surtout depuis la récession de 2008 (née de la dérégulation financière)
  • Le modèle néolibéral s’est immiscé dans la société française : baisse des charges pour les plus nantis, l’individualisation de la société (concurrence entre salariés et chercheurs d’emplois, accession aux marchés financiers sans intermédiaires), la dérégulation économique et le moindre d’Etat, le blocage des salaires des classes moyennes (accru par les 35h) + l’explosion du marché immobilier a pousser ces ménages vers un surcroît d’endettement = a cassé les classes moyennes (2) en différenciant ceux qui possédaient un patrimoine avant l’entrée sur le marché du travail et les autres, et par un alourdissement de la concurrence entre jeunes dans les études
  • La notion de « flexibilité » devient centrale :
    • Le renforcement de la protection des emplois durcit la polarisation de la société, bloque l’intégration des jeunes mêmes diplômés
    • Dans les pays à forts coûts de licenciement, la probabilité d’embauche est la plus faible
    • Ce blocage de « nouvelles têtes » empêche l’arrivée de nouvelles idées, techniques, audaces
    • La durée du chômage est 3 fois plus longue en Europe qu’aux Etats Unis, le degré d’inégalité entre chômeur et salarié est plus élevé mais l’écart entre salaires est plus faible en Europe
    • L’ordre social repose sur des inégalités beaucoup plus statutaires et permanentes en Europe
    • Les comparaisons internationales deviennent importantes du fait des délocalisations et des entreprises, et des cerveaux…
    • Dans tous les pays, ce sont les salariés du public qui sont les plus satisfaits…
    • Ceux qui détiennent un statut (CDI et fonction publique) sont devenus des électeurs conservateurs et peu satisfaits : l’augmentation de la protection suscite un sentiment d’insécurité
    • A l’inverse, ce sont dans les pays comme l’Irlande et le Danemark où les emplois sont faciles à détruire que les salariés expriment le moins d’inquiétudes
  • Propositions ?
    • Abolir les statuts provoquerait de nouvelles inégalités (écarts de salaires, donc capacités d’investissements pour l’avenir inégales entre familles)
    • Le Danemark est souvent pris en exemple :
      • il y est presqu’aussi facile de licencier qu’aux Etats-Unis mais les chômeurs y sont beaucoup mieux et plus longtemps indemnisé (jusqu’à 4 ans)
      • et les chômeurs sont tenus d’accepter les emplois proposés (il y a donc une obligation de proposer un emploi au chômeur)
    • une faible protection des emplois et une forte protection des chômeurs contribuent à réduire le coût d’une éventuelle perte de statut
    • le « système universel de dotation initial » consiste à donner à chaque personne (à 18 ans ?) un capital de mois de formation, une bourse d’étude, de facilité d’emprunt : mais le coût serait exorbitant et l’on présume que chacun a la capacité d’être l’entrepreneur de sa propre vie
    • dans une société à statut telle que celle qui prévaut en France, l’évolution ne peut se faire que progressivement et non par rupture, en donnant un nouveau statut commun aux nouveaux arrivants  à une date précise, en y associant tous les syndicats

 Conclusion :

  • crises et récession ont frappé les jeunes de chaque génération décennale depuis 1974, et la mémoire des crises se diffusent, s’additionnent, avec chacune :
    • la crise du milieu des années 1970 a frappé les jeunes non diplômés, alors qu’avant l’accès à l’emploi et évolutions étaient ouverts à tous
    • la crise du milieu des années 1980 a frappé les jeunes diplômés se destinant au secteur privé
    • la récession de 1993  a créé un secteur public de jeunes surdiplômés
    • la récession de 2008 n’apporte pas de possibilités vers le secteur public, sachant que le secteur privé est « sinistré », et les classes moyennes du privé et public se déstructurent au regard des patrimoines économiques et intellectuels déjà existants ou non
  • l’école est devenue un enjeu de réussite extraordinaire
  • la France, comme nombre de pays d’Europe (Italie, Espagne, Portugal, Belgique, etc.), a créé une société à statuts. Or, les sociétés à statuts comme la nôtre installent dans la vie des enjeux de vie et de mort sociale
  • le secteur privé manque de jeunes diplômés et « surdiplômés »
  • politiquement :
    • classes moyennes du public et du privé se retrouvent dans le rejet de la réforme libérale
    • l’addition des électorats jeunes et classes moyennes accentuent le poids des NPA et FN, défiance des jeunes et catégories populaires vis-à-vis des institutions
    • la peur du déclassement et surtout celle de ne pas parvenir à un statut provoquent des politiques conservatrices reposant sur les peurs (rigidification des statuts, politique sécuritaires)
    • un tel niveau de pessimisme n’avait encore jamais été atteint par le passé

 Le cercle vicieux du système social français repose sur une rigidité extraordinaire des statuts. Cette rigidité exclue les « entrants », les jeunes, depuis 35 ans, provoquant un gâchis social et une sclérose économique. Et les diverses orientations de réforme des retraites prouvent particulièrement bien que le monde politique et syndical fonctionne en les excluant (3).

La situation politique figée, rejetée par les électeurs (abstentionnisme, radicalité, « zapping ») est la conséquence de cette société bloquée.

 Un système de flexibilité à la danoise semble le plus acceptable pour les Français. Mais pour cela, il faudra une responsabilisation extraordinaire des syndicats et des partis. Cette responsabilisation ne sera possible que dans le cadre d’un exécutif politique rassembleur associant sociaux-démocrates et droite sociale en passant par les écologistes « humanistes », et par là même un exécutif libre du clientélisme habituel. Or, le scrutin majoritaire peut être un frein, voire un blocage si la volonté sarkozienne de le réduire à 1 tour nous est imposée…

Lisez l’ouvrage d’Eric Maurin, il est tellement, malheureusement, une peinture actuelle de notre société française.

(1)   Eric Maurin, « La peur du déclassement », Seuil

(2)   Louis Chauvel, « Les classes moyennes à la dérive », Seuil

(3)   Denis Jeambar & Jacqueline Rémy, « Nos enfants nous haïront », Seuil


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