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Cracovie – deux artisans du divin

Publié le 31 janvier 2010 par Magda

Cracovie – deux artisans du divin

Stanislaw Wyspianski, Autoportrait, 1903

Carnet de voyage polonais, feuillet n°5.

Jeudi 7 janvier 2010, Cracovie.

Oh, craquante Cracovie! C’est l’hiver, des tonneaux entiers de flocons se déversent des nuages. Pourtant! Ici, dans les adorables rues de la capitale de la Petite Pologne, j’ai l’impression que le soleil s’est introduit partout, que tout rayonne! Les Cracoviens sont beaux comme leur ville. Ils sourient – fait rare d’après mon expérience varsovienne. Et ils parlent tous un peu d’anglais. Cracovie est une perle d’élégance. Une aristo épicurienne.

La place centrale, avec ses maisons aux façades jaunes, brunes ou roses, est merveilleuse. L’église qui s’y trouve s’appelle Notre-Dame Sainte-Marie. Elle abrite l’une des œuvres d’art les plus époustouflantes que j’aie jamais vues de ma vie, le retable de Veit Stoss.

Seul, absolument seul, Veit Stoss a sculpté un retable monumental dédié à la Vierge, à la fin du XVe siècle. Les saints et les anges, encadrant Marie, sont tous gigantesques, vêtus de draps d’or éclatants. Chaque mouvement de drapé est sculpté avec une maîtrise fascinante. Tout autour, des peintures murales rayonnent de couleur et de motifs floraux ; le haut plafond de l’église gothique est d’un indigo formidable, parsemé d’étoiles d’or ; les vitraux, hauts et minces, éclatent dans des tons oranges et jaunes.

Véritablement, on ne sait où poser les yeux devant tant de beauté. Le plus incroyable, c’est que cette profusion de sublime est parfaitement ordonnée. A l’image d’un monde parfait, créé par Dieu, à la fois incroyablement multiple, et réglé comme une mécanique parfaite. Mais cette église, me dis-je aussi, est la maison d’un roi. En aucun cas, celle de Dieu, ni celle du peuple. Ce n’est pas le sanctuaire où le croyant peut se réjouir de faire partie de la Création. Il ne peut que lever les yeux sur l’écrasante grandeur qui le dépasse. Ce qu’on lui demande d’adorer, c’est le pouvoir, pas Dieu. (Et le Vatican, me dis-je, poursuit cette hérésie aujourd’hui encore. Je préfère me recueillir dans la rue Prozna, même s’il y fait froid.)

Mais Cracovie a le don de la contradiction heureuse. Au moment où, aveuglée par la beauté du retable de Veit Stoss, je me sens toute petite et misérable, je tombe sur une carte postale. Un visage comme illuminé par la grâce : quelques traits de pastel, des yeux de feu mangés par une vie spirituelle intense, une tête pâle en lame de couteau. Stanislas Wyspianski, autoportrait. Qui est ce peintre? Je suis saisie. Qui est-ce? Qui est-ce?

Il a un musée rien qu’à lui, à Cracovie. Haletant dans la neige qui ne cesse de tomber, je m’y rends presque en courant. Ce portrait! Depuis si longtemps, je baille dans les musées et les galeries, et là, sur une carte postale, ce visage, cette vie ! Le musée est magnifique, installé dans une maison Art Nouveau. J’apprends que le peintre est l’un des plus grands artistes polonais. Il était aussi écrivain, dramaturge, décorateur dans la veine Art Nouveau, et… graphiste. Il inventa sa propre police de caractères ! La peinture de Wyspianski, ses pastels et ses dessins, sont tous colorés en transparence. Le trait est souple, voire ondoyant, et rappelle un Van Gogh, surtout dans ses paysages. Les deux peintres sont d’ailleurs contemporains. Wyspianski est né en 1869.

Le peintre polonais s’est beaucoup attaché à représenter sa famille. Dans son travail transparaît l’amour qu’il porte à sa femme et à ses enfants. Sans flatterie aucune, mais avec une attention protectrice, il étudie les expressions spontanées de sa petite Helenka, sa fille aînée, à moitié endormie, les yeux pâles et lourds, la tignasse en broussaille comme une auréole autour de la tête rose et douce, la bouche, entrouverte, présente. Ses fils adolescents, boudeurs, au-dessus d’une assiette de soupe. Comment fait Wyspianski pour saisir ces expressions au vol, avec un crayon seulement, là où l’homme du XXe siècle aurait saisi un appareil photo?

Wyspianski n’était pas polonais pour rien, il était évidemment catholique convaincu. Mais sa peinture religieuse n’a rien à voir avec les représentations grandioses du retable de Veit Stoss. Wyspianski peignit lui aussi des décorations d’église. Anges et saints y sont souples, humains, et possèdent cette même transparence charnelle que les portraits familiaux du peintre.

Je dois laisser la merveilleuse Cracovie. J’emporte la carte postale, l’autoportrait de Wyspianski. Le beau Stanislas voyage dans mon carnet de notes, avec ses yeux perçants, son regard bouillant de visionnaire ascétique et philanthrope.

Je suis triste de quitter la ville, mais celle-ci semble me faire un clin d’œil… sous la forme d’un tunnel.

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