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Tintin au Tibet : White Light / White Heat

Par Ernestoviolin

 

Tintin au Tibet : White Light / White Heat

Et voici le chef d’œuvre absolu de la série. Le sommet d’Hergé, au fond du trou mais en état de grâce. L’un des livres les plus puissants jamais écrits sur la longue agonie qu’est la dépression, avec peut-être Monsieur Silence de Roger Hargreaves. On pourrait dire que ces chroniques modestes n’ont été jusqu’ici qu’une longue introduction pour parler de lui, et rien d’autre. Ou que Tintin au Tibet, avec sa blancheur immaculée, engloutit toutes les autres aventures de Tintin. Ce serait ignorer, certes, le gigantesque réseau de correspondances qui unit les différents volumes entre eux, et rend chaque épisode, même le plus mineur, indispensable. Mais il fait bien trouver un mot, une exagération, pour rendre justice, clamer son admiration.

Quand Hergé, au début de sa carrière, envisage de faire concurrence à l’état civil des sentiments, il n’a aucune idée de l’ampleur de sa tâche. Il ne sait pas jusqu’où il est prêt à creuser. Il ne sait pas encore que son entreprise lui ouvrira les portes de la folie, et qu’il y laissera une partie de sa santé mentale. Mais les grandes œuvres, celles qui comptent, prélèvent toujours un impôt consistant sur leurs auteurs, quitte à causer leur ruine. Au début de la rédaction, la psyché d’Hergé ne tient qu’à un fil. Adultère, rongé par la culpabilité, et conscient qu’il finira ses jours en Enfer, il sombre dans la léthargie. Et se met à faire des rêves angoissants, où il se retrouve perdu dans de grandes étendues blanches. Il s’y promène toutes les nuits. Et tous les matins, il reprend son crayon et affronte le poids de cette couleur, de son cauchemar. Comme un musicien adepte de l’épure, ou un écrivain économe de ses mots, il attaque le vide en toute discrétion pour lui donner une consistance, une architecture. Ce blanc — symbole de pureté, de la page vide à remplir — il ne cherchera pas à le minimiser. Il en fera même des montagnes, parmi les plus hautes du monde. Et lancera ses héros contre leur flanc.

Tintin au Tibet, c’est une histoire sur l'amitié. La charge émotionnelle des héros fend le cœur. On connaît Tintin pour sa placidité, son calme, sa trompeuse platitude, décodée plus tôt. On le verra ici pleurer, espérer, combattre l’évidence au nom de l'amour, repousser les limites de la souffrance pour atteindre son but. On le verra vivre, comme une créature de chair et de sang. A ses côtés, le capitaine Haddock sera plus drôle et émouvant que jamais, prêt à suivre son ami jusqu’au bout du monde, malgré les risques. Il ne reculera pas devant le danger, ni devant le suicide : il est même prêt à offrir sa vie dans une séquence insoutenable. L’amitié, c’est aussi celle qui lie Tintin à Tchang, une relation fraternelle à travers les rêves et les continents — en filigrane, on sent le désespoir d’Hergé, sa main tendue pour retrouver un vieil ami au milieu de la tourmente, son cri de détresse perdu dans les immensités gelées.

Tintin au Tibet, c’est une histoire sur la foi. La foi de Tintin, pleine d’espérance, quand il doit retrouver celui que tout le monde prétend mort, perdu. La foi dans l’existence du yéti, ce monstre qui n’en est pas un, et qui représente même quelque part le premier homme, Adam poilu et métamorphosé par la solitude. La foi qu’on place dans les rêves, toujours prémonitoires, toujours lourds de symboles, comme cette introduction qui rappelle la partie d’échecs avec la mort du Septième Sceau. Tchang ne devra sa survie qu’à la foi de son meilleur ami. Toujours, on oscille entre la poursuite et le découragement, entre la tentation et l’ascèse, deux pôles représentés par les anges de Milou qui se livrent une bataille acharnée. Le chien fidèle sera sauvé d’une noyade affreuse, et aura droit à une seconde chance, une rédemption. Tchang lui aussi aura droit à une sorte de résurrection ; il ne reviendra pas d’entre les morts, mais du royaume de l’oubli, abandonné par le troupeau humain. Sa renaissance s’accomplit dans l’Ecriture : c’est par son témoignage gravé dans la pierre que Tintin devine qu’il est toujours en vie. La foi, donc, porte toute l’histoire, qui n’est au fond qu’une large représentation du combat pour la vie, contre les éléments (la montagne s’avère être franchissable) et les apparences : le Yéti n’est pas le méchant. On dit d’ailleurs souvent qu’il n’y a d’ailleurs pas de méchant dans cette histoire, mais c’est faux : le véritable ennemi est invisible, c’est le découragement, la fatigue de vivre, la peur de suivre ses propres rêves.

La structure de l’épisode est admirable, elle aussi. Au bas de la montagne, les paysages sont splendides mais inoffensifs. Le blanc apparaît avec l’ascension, le danger. Le crescendo de blancheur n’offre aucun retour possible pour l’expédition : il leur faudra aller au bout du voyage, au bout d’eux-mêmes.

Ce qui fascine le plus, avec cet ouvrage d’une sensibilité inouïe, c’est son genre, la bande dessinée. Hergé aurait pu se vider de toute sa colère en écrivant un journal, des lettres, une autobiographie. Non. Son héros de jeunesse allait continuer à l’accompagner, dans toutes les épreuves. Et ses blessures de l’âme, il parviendra à les exposer en soixante-deux pages, dans une publication pour la jeunesse, de celles qui sont ignorées toujours aujourd’hui par la critique sérieuse. Il savait probablement en faisant tout cela que la postérité ne verrait en lui qu’un amuseur. Talentueux certes, mais à qui on refuse le génie. A qui on nie le droit de souffrir pour son art, le devoir de souffrir pour lui. Qu’il soit apaisé, là où il est : son œuvre continue à toucher le cœur, comme une balle.


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