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Jacques Martin, auteur classique

Publié le 22 février 2010 par Argoul

Il y a tout juste un mois disparaissait Jacques Martin, le père et créateur d’Alix, Enak, Héraklion, Malua et autres adolescents et adolescentes. Il a eu d’autres enfants : Guy Lefranc et Jeanjean à la fin du XXe siècle, Jhen au moyen-âge, Orion à l’époque grecque de Périclès, Loïs marin sous Louis XIV. Mais ses fils imaginaires les plus forts restent Alix et Enak.

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Alix est un autre lui-même, idéalisé ; Enak est l’enfant adopté, jeune basané d’Egypte où les mystères de la tradition se mêlent à la grâce physique. Martin fera d’Enak son petit prince. Alix est l’avenir, Enak le passé. Tous deux participent de la culture, ce pourquoi ce sont peut-être des héros si forts.

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La page dernière de couverture des albums d’Alix est un symbole du destin. La colonne de calcaire qui s’élève en son milieu est l’arbre du monde. Comme Alix, de solide souche gauloise figurée par le calcaire blond, de culture gréco-romaine figurée par sa taille élancée et ses cannelures qui répondent à la musculature élégante du jeune homme. C’est la civilisation qui donne à Alix ce port fier et souple, solide et hardi, sans l’excès des gladiateurs ni la banalité sèche des travailleurs. Autour de la colonne grimpe un rosier sauvage comme plus tard sur les tombes d’Héloïse et d’Abélard (ou le lierre des frères Van Gogh), rouge et frais comme l’amour. Il symbolise Enak, le petit ami, sa fidélité naïve malgré sa faiblesse, son amour pudique et jaloux, sa ténacité. Autour s’étend la mer, Mare nostrum, lac civilisé, cœur du monde romain et centre du monde connu. Dès qu’on s’en éloigne, la barbarie surgit : le désert, les sauvages, les cruels, les tyrans. Le navire est là, à voiles et à rames, symbole  des de l’humanité industrieuse. Même lorsque les éléments sont défavorables, l’esquif avance, mû par l’ingéniosité des hommes.

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Tous les pères successifs d’Alix meurent : Astorix de chagrin, Toraya au combat, Graccus du cœur… Comme Jacques Martin, Alix est orphelin. Délaissé par un père lieutenant, brillant aviateur de l’escadrille des Cigognes durant la Première guerre mondiale mais tué en autogyre quand il avait 11 ans, le jeune Jacques fut mis en pension. L’esclavage parthe d’Alix est analogue à la pension Sainte-Euverte, près d’Orléans, où l’adolescent Jacques a été placé. Il y a été « éduqué » sous la férule des pères en religion, quêtant sans cesse un modèle paternel. Alix adoptera comme père spirituel César, le consul républicain qui incarne la valeur et la vertu romaine. Le jeune homme n’aura de cesse de se vouloir figure paternelle lui aussi, cherchant sans cesse à défendre d’autres orphelins plus jeunes. Enak, Héraklion, Kora, Sabina, Herkios, Zozinos sont tous des chiens perdus sans collier solitaires, abandonnés, avides de reconnaissance et d’amour, dont il couvre les épaules de son bras protecteur. Toraya, sauveur d’Alix dès le premier album, vend la mèche : « comment ne pas éprouver une grande pitié pour un enfant perdu ? » (‘Alix l’intrépide’ p.17). Le dessin des enfants souffrants se fait romantique, tel Enak gisant assommé au pied de ses bourreaux.

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Alix est le prénom Alice au masculin, d’origine germanique. Le garçon pourrait être alsacien, comme son créateur Jacques, né à Strasbourg. Il ne vient pas de Gaule centrale puisque Vercingétorix, empli de démesure, n’est pas son modèle (‘Vercingétorix’), même s’il lui reconnaît de la bravoure (‘Alix l’intrépide’). Le tempérament national gaulois divise ; il est anarchique, archaïque, paysan.

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Il a produit, selon Jacques Martin, la honteuse défaite de 1940 qui va l’obliger aux chantiers de jeunesse puis l’emporter au STO dessiner pour Messerschmidt. Si l’éducation d’Alix enfant s’est faite en Gaule comme fils de chef, pareil au petit Jacques, il ne devient adulte qu’à Rome, pays urbain, civilisé, discipliné. Alix n’évoque ni ne recherche son vrai père, peut-être parce que les chefs sont trop pris pour élever leurs enfants ? Le propre père de Jacques Martin l’a abandonné pour ses avions avant de le laisser échouer en pension.

La civilisation, au sortir de la guerre de 1939-45, est américaine. Roosevelt en est le héros. La menace raciale a été vaincue (l’Allemagne nazie) mais pas la menace totalitaire du despotisme asiatique. C’est pourquoi Jacques-Alix combattra sans relâche les tyrans. Les cléricaux adeptes de la pureté du sang dans ‘Le prince du Nil’, l’empire absolutiste dans ‘L’empereur de Chine’, les dictateurs et autres conducators dans ‘Iorix le grand’ ou ‘Vercingétorix’, les religieux sectaires dans ‘Le tombeau étrusque ‘, ‘La tiare d’Oribal’ ou ‘La proie du volcan’. Il y a même une case prémonitoire contre la burqa dès 1956 dans ‘Le sphinx d’or’ ! L’honnêteté, la vertu et la liberté de chacun exigent un visage découvert.

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Jacques Martin dessine avec détails et minutie les corps et les paysages, mais surtout les villes. Il reflète un ordre du monde voulu par les dieux : de riches plaines ensoleillées, des villes organisées, rationnellement aménagées. Apollon le véridique, dieu d’Alix, règne sur la raison lucide et la morale généreuse ; il cantonne Artémis la chasseresse à l’arc, déesse d’Enak, aux domaines vierges, extérieurs à la civilisation urbaine. César le républicain, aidé d’Athéna, déesse de la loi raisonnable et de la cité, pacifie l’univers barbare et réprime les passions romaines débridées. Discipline et justice civilisent, tel est le message de ces années pré-68 aux adolescents lecteurs du ‘Journal de Tintin’. Vanik le dit, cousin d’Alix à qui César a attribué un gouvernement en Gaule : « Des maisons confortables ont remplacé nos pauvres huttes et la prospérité succède à la misère. Non, je ne veux pas que la barbarie revienne en Gaule. » On a reproché à Jacques Martin ce dessin trop académique, qui comporte des erreurs ou des inventions archéologiques – mais peu importe, ce qui compte est le symbole.

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La beauté morale se révèle dans les corps maîtrisés : Alix, Enak, Héraklion, Herkion, Zozinos ; la laideur morale s’illustre par l’excès : Iorix, Qââ, Vercingétorix, Maia, Archeloüs, Sulcius – le double d’Alix en plus narcissique, plus musclé et plus cruel dans ‘Roma, Roma’.
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Souvent le rajout, le baroque du dessin, sont une façon d’illustrer la démesure, celle de la nature, des États ou des hommes. Comaprez la vêture d’Héraklion et celle d’Herkios : le premier est simple et droit, le second paré et apprêté. Leur destin divergeront…

Les excès de parures de la forêt vierge, des forteresses cachées ou des villes nouvelles, des costumes ou de la musculature, sont une preuve physique de l’exubérance non maîtrisée qui peut déboucher sur des cataclysmes (invasion de serpents, tremblements de terre, foudre), industriels (rupture de barrage, effet de pile dans ‘Le dieu sauvage’, explosion de ‘L’île maudite’ et du ‘Spectre de Carthage’) ou moraux (Arbacès, Iorix, Vercingétorix, Sulcius…). A l’inverse, les héros sont sereins, équilibrés, harmonieux. Leurs corps sains signent des esprits sains où l’amitié, la générosité et la sociabilité se révèlent.

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Atteint de macula, Jacques Martin n’a pas pu dessiner Alix et Enak jusqu’au bout.

Ses collaborateurs nécessaires ont été inégaux : Rafael Morales est maladroit avec les corps, Ferry est meilleur mais Christophe Simon surtout garde la pureté du trait et la grâce des jeunes corps mieux que les autres.

Jacques Martin s’est éteint à 88 ans le 21 janvier 2010.

Marié, deux enfants, il laisse plusieurs petits-enfants mais ses vrais fils sont Alix, son double, et Enak, son fils d’adoption.

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