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Le lion d'Ifri chapitre 5

Par Caraffa

Chapitre 5

 Dieu lui-même est inconsolable Je n ‘ai jamais envisagé l'existence sous un autre angle que celui de me laisser pétrir par un sens per­fectible de raffinement, dans une suite de jours de grâces, de vieux messieurs et de moins vieux, une sorte de manège où la passion donnée, reçue, a fait de ma vie une longue et câline nuit de Chine. Mes jours se sont écoulés confortable­ment à l’abri de ce que ma mère appelait "les pépins".

Mes premières peines de cœur ne m ‘ayant pas ter­rassé, c’est sans grand fracas que

Je me suis acheminé vers la quarantaine. Mes jours, ,mes années ont passé vite, à na­viguer dans le “ village ”, souvent à Long Island ,plus souvent encore up -state New York, à Rheincliff, chez Corne­lius un ami des Kennedy. Les week-ends d'été sur la pelouse ,les longues siestes ,les soirées oû les amis arrivés de NewYork en fin de soi­rée emplissaient le salon de leurs sacs de couchage ,avaient fait de ma vie un défilé de rares moments d'une vie artistique sans complication.

Chaque rencontre ne pouvait être que pour la vie, mais loving ne durait que le temps d’un cerisier en fleurs. Même les Dieux de la chose ne m’auraient pas ravi la flamme du charme de ces aubaines, de ce bon et mauvais brasier de jouissances .Affadir mon langage serait un vol manifeste de ces magiques marasmes de ma vie à coups de reins et de râble.

Au début je ne me suis pas inquiété, j ‘en avais trop vu pour faire le con sans protec­tion, puis les senti­nelles se sont endormies.

Dernières foulées, ultimes empreintes du lion qui s’affaisse

Fin de parcours, où les feuilles ne bruissent plus. Pour les animaux comme pour les hommes, le jour céleste vient de se lever. Le roi meurt dans la lu­mière naissante .Sous les paupières qui viennent de se soulever ,un rayon de soleil passe encore .Depuis mille ans, au tamis de leurs angoisses, les hommes appellent leur mère.

Les bêtes aussi.

La flèche s’est enfoncée.

Elle est là, dans ma chair, plantée au beau milieu de mon corps.

Cheanee se souvint du regard de tendresse de la femme noire qui accourait quand il s' inventait un danger. Il avait besoin de ce bon regard ,qui faisait de lui la chose la plus précieuse que cette femme possédait au monde ; avec elle , il se savait en lieu sûr. Il se sentait à nouveau de passage,comme dans le temps de son enfance en Afrique.

Cela a commencé avec une première douleur dans l’abdomen et une petite fièvre qui ne me quittait pas. Alors j ai pensé appendicite, troubles digestifs, des mots qui ras­surent. Cette nuit, à une heure du matin, je vomis, à deux heures, je m'agenouille au pied du lit, j’enfouis ma tête dans mes mains, comme au pensionnat de Nairobi. À la place d’une prière, c'est un gémissement qui sort, en même temps qu 'une matière nauséabonde s’échappe de mon ventre ballonné.

Alors une sale idée s’est fixé comme un implant, mes viscères se sont ajustés à une sensation très nette : Quelque chose se mettait en place, enfouie dans un organisme qui risquait illico presto de m 'être hostile.

Pas une, mais mille fois j ‘aurai souhaité être un ar­gonaute sans autre visée que de voir l’autre se tordre fébrilement des ardeurs de nos corps. Début et fin de la sé­quence érotique, la flèche a saccagé le rêve sen­suel.

Je ne suis que ma doublure, crevé avant d’avoir commencé, sans pouvoir oublier cette main omni­présente qui me laboure le ventre, je ne perçois de moi qu ‘un ver agité et enrayé dans ses élans.

Le matin a été long à venir.

Échapper à cet envahissement du mal qui poussait dans ma tête, plié à terre, les mains plaquées sur le ventre épuisé par la douleur a été ma première épreuve du mal vu par le petit trou de la lorgnette. Je ne sais plus comment quitter ce corps qui me marty­rise qui devient mon ennemi cruel alors que je l 'ai traité comme le complice de toutes mes extases.

Au premier rayon du jour, je me jette dans un panta­lon,mal rasé comme un homeless qui ne s'est pas lavé depuis plusieurs jours.

Je me flanque dans un taxi ,direction Doctor’s Hos­pital, quatre -vingt troisième rue, service du Doc­teur Ephtimious.

La dernière fois que je l ‘avais vu ,c ‘était pour ac­compagner Luiz. J‘ avais cédé à la proposition du docteur, j ‘avais fait le test et je m ‘étais empressé de tout oublier. Seul sur ma banquette, une question me plonge dans un malaise terrifiant: dans quel enfer vais -je atterrir?

Enfin , la porte du cabinet s’ ouvre .Les quatre pas qui me séparent du médecin ont quatre -vingt mille périmètres d'angoisses à transporter dans mes chaussures . Ma tête ne répond à aucune des parades de ce régicide de la maladie du monde actuel, A.I.D.S. Je crois qu ‘ il va m ‘ausculter mais il se dirige vers son bureau et ouvre un dossier .À cet instant, je crois encore qu ‘ il va consulter son agen­da. Mon regard est encore pétri d' effroi,mais je pense:s' il me parle de Luiz, je le bénis.

Hagard, j ‘entends le docteur Ephtimious me lire le compte rendu de mes analyses

avec des mots propres et précis comme lui. L ' homme, un grec de petite taille, s'est exprimé dans un français on ne peut plus correct. En d'autres cir­constances, je lui au­rai demandé comment il avait acquis une telle maîtrise de notre langue.

Aujourd'hui ' hui je m 'en tape. Je pose la main sur mon ventre. Je lis.Je connais maintenant le dernier cas du péril de ce siècle royalement fourni en aléas en tous genres .

Qui s’est jamais cru vulnérable ? Qui peut encais­ser une donnée aussi foudroyante sans penser à une fosse où expulser ces quelques spasmes mal placés ?

Ce type m 'as sonné.

Exit.

Je me récupère sur le trottoir, comme un paquet de merdes à faire fuir tout ce qui bouge avec un cul bien balancé. Je ne fume pas, je ne bois pas, j’ ai ma ligne de jeune homme, je me suis laissé mener sur le parvis de la mort en baisant.

-" Que je veuille ou pas, il faudra plier bagages....fuck ...passing away.....avec un si beau temps.....inventer tout ce qui pourra m 'aider à pas­ser le dernier cap avant de tout larguer..........".

Cheanee mettait un pied devant l 'autre, sans savoir où il marchait, tout frémissait autour de lui, il ne parlait à personne, il parlait seul, trop heureux en­core d’entendre sa voix.

-"Comment un jour peut -il être si beau et si mena­çant à la fois? "

Comment un jour ensoleillé peut-il déraper en glis­sade mortelle?

Toute la douceur de ce jour printanier redit un art de vie ,  accueille une ca­resse .La vue des amandiers en fleurs de la quatre -vingt troisième ,l' air paisible

des gens ,ça, c'est la main de Dieu.

Serais-je le seul à éprouver cette qualité de l 'air qui vient de s' immobiliser sur moi, autour de moi? Si je l 'osais, je demanderais au type qui vient vers moi, à tous ces gens s' ils sentent la qualité exceptionnelle de cette heure en ces lieux.

Une insigne singularité qui n 'appartiendrait pas seule­ment à celui qui vient de dé­couvrir qu' il a compteur co­riace dans la tête , avec une bombe en prime dans le bide ,mais que le jour ,de délicatesse en délicatesse ,se répar­tit en petites parcelles de jouissances.

Il se peut bien que j 'assiste là au premier matin d' un monde qui se tire sous chacun de mes pas.

Cheanne était groggy, il ne pouvait canaliser son émo­tion .Il perdit de vue la main de Dieu et en même temps le sens de la vision et le sens de la marche en partant à droite et à gauche ,il appuya sa tête sur son bras contre le mur et longea dans le noir. Il sentit son corps devenir léger ,il se retrouva à nouveau au Doc­tor's Hospital face au docteur Ephtimoux et ses mots de réconfort .

Il était maintenant cinq heures de l 'après-midi, sur le trottoir de la quatre-vingt troisième , il avançait pleurant et trimballant son virus mortel n’ignorant rien de cet implacable gestion­naire de la nature, qui savait varier ses modules de dévastation diabolique­ment. Chea­nee sa­vait ce qu ‘il charriait, accélérant son rythme ,il l'ac­com- gnait de mots de terreur et de ferveur, espérant l ‘ impossible tout en sachant l ‘irré- versible. Il eut cepen­dant comme la perception d' avoir à ses cotés un com­pagnon; mais cela dispa­rut instantanément, comme s' il avait transgressé un champ inconnu.

Marcher autant que je le peux, voir la jolie vie au­tour de moi, entendre les gens par­ler normalement, même avec un grondement volcanique dans la cage thoracique,arri­ver au fond de la question et partir.

Dites, faites que je marche, que je fasse le tour de la terre, que je voie des têtes de gens qui n ont rien, des gras qui bouffent comme des porcs, avec leur hot dogs dé­goulinant sur leurs lippes dégueulasses, des moches, des tordus qui se foutent de tout. Faites que je leur res­semble, que je crie que je les aime, que si

j’ai passé mon existence à prendre plaisir à manœu­vrer dans une succession de jours de grâces entre vieux messieurs et moins vieux, je veux effacer ce manège, tordre le cou à toutes ces frasques, cogner toutes ces équipées, où la passion donnée, reçue, vendue m 'a fait avancer de la vie facile à la prison de mon corps dans l’attente d’une petite perte de connais­sance.

- " Mon Dieu, ne m’abandonne pas, si tu veux, tu peux tout effacer, et peut -être, je pourrais éviter pour quelque temps encore ce que ma mère appelait les pépins ".

Ce soir, il faudra que je dise à Luiz comment ça s 'est passé chez le docteur. Les nou­velles courent vite mid-town. Les secousses seront rudes.

Cheanee avait beaucoup marché.

Il y avait un moment que les amandiers en fleurs avaient disparu avec la 83 ème, que Madison était dépassée et il se retrouvait dans Central Park sans trop savoir com­ment.

Flapi, vidé par ce trajet, il se laissa tomber sur le pre­mier banc venu.

Planté là, entre les vieux ,les nurses, les gosses, les rol­lers,les joggers, tous les autres ,ce paradis perdu auquel il n’avait jamais accordé d' intérêt , un autre monde.

-" Ils passeront tous par là, mais personne ne leur a fixé une date de sortie.Sur ce banc, je suis en déca­lage horaire face à ces vieux qui peuvent peine se redresser, à ces mummies , à ces  homeless  heu­reux.C'est comme ça que je me vois, anéanti par une vie mi-gagnée mi -perdue,sous les arbres dans un parc ,unique et seul de mon espèce.

- " Bon Dieu de merde, aide moi à tout oublier, donne moi juste un petit temps de mon enfance, re­vivre un sourire, me sauver en hurlant de rire ".

C'est la seule prière que je peux trouver, le reste, j 'ai perdu de vue.

Oublier les vieux mecs, les jeunes mecs ,les petits cons des jeunes noirs désirables , trop désirables, toute cette existence vue sous l 'angle des culs téné­breux.

Quel était ce manège où les petits chevaux sont rempla­cés par des culs de passions rancies?J'aurai dû mourir au lieu de survivre aux joies de cœur et de cul..

Elles auraient dû me terrasser comme dans les ro­mans au lieu de m 'acheminer vers ma belle trentaine blonde, engluée dans la consommation d'excitations animales et de spermes empuantis.

Je n 'arrive pas à trouver une combinaison assez ordu­rière pour analyser ce qui m 'a conduit à ce pré­sent fé­tide ,inoculé de ma pestilence du passé.

Cette histoire pue et je vais en crever.

Cœur en état d’arythmie, je suis vivant et foutu.

Ce mauvais tiraillement ne me lâche pas .

Avec maestria, les années ont débordé le corps du jeune homme, l’homme est deve­nu oublieux, dans sa course, de voir que sa plus belle part avait foutu le camp

dans les déjections du " Village  ", de Christophe Sreet.­Simultanément , les Keys, la Floride ne deve­naient évo­cateurs que de souvenirs d’égarement.

Avachi sur son banc, tout raide, comme recousu, ayant mal partout, pesant une tonne il se décida à vi­rer de bord, lui et son infernale horlogerie. Il était tard, il fai­sait froid, Central Parc se vidait des uns pour se peupler des autres. Il fallait progresser, trou­ver refuge.

La science aussi était en marche mais il y en avait quelques-uns uns qui claquaient en ce moment du coté de Monterrey, au Nouveau Mexique, et ailleurs aussi. Cheanee abandonna cette idée ainsi que l 'idée de se prêter à la médecine, en toute confiance. Il remit ce pro­jet aux calendes grecques. En atten­dant de faire l’objet d’une publication, et satisfaire les esprits chercheurs, il entreprit de marcher jusqu’à Harlem, chez son ami Moise Bran, rattraper au vol la barre du trapèze alors qu'il avait déjà a une main dans le vide, essayer de tuer ce putain de stress qui phagocytait tout ce qui lui restait d’énergie, sur un blues express dont Moise avait le secret.

Moise est un grand noir, plus âgé que moi d’une di­zaine d ' années. Je l 'ai rencontré un soir sur la piste du " stu­dio 54", 254 West dans la cinquante quatrième rue, la dis­cothèque où nous nous prenions tous pour Travolta. Je n' avais pas vingt ans. Je sa­vais me tortiller ,seule­ment quand Moise dansait, on faisait un cercle autour de lui pour le voir glisser dans son corps d’ébène.

Moise et moi sommes devenus amoureux fous du " Stu­dio 54" puis fous amoureux

l 'un de l ' autre, dans une logique rythmée disco. C'était la première fois que je dan­sais avec l’ amour. Avant de tomber sur Moise je m ‘étais hasar­dé avec pas mal de garçons qui bougeaient bien, et on finissait la nuit, soit chez l ‘ un soit chez l ‘autre soit dans un fond de rue, se­lon la vivacité de nos sèves.

Dans le fracas musical du studio, bombardés de rayons lumineux, personne n’aurait eu l’idée de se parler. Un coup d’œil bien planté au bon moment, un geste bien placé,.exit , à nous les grands étourdisse­ments .

Passée la porte,nous avons échangé les mots d’ usage dans ce type de rencontre ;je découvrais dans sa voix  l 'avant goût d' une nouvelle passion .Quand nous avons dé­barqué chez lui, à Harlem, j ‘étais en­voûté.

Cette voix charnelle, je ne l ' avais entendu que dans les films de mes parents, une voix de velours noir dans les basses, ce qui ne pouvait surprendre dans ce vigoureux physique ,qui me couvrait de baisers de soie .

Nos membres s ‘étreignaient en syncope : noir.noir….blanc.noir.blanc .

Je n ‘étais plus tout à fait un jeune loup puritain, mais au contact de Moise l’animal avait mué. J ‘étais embrasé par ce conducteur de métro new- yorkais ,qui charmait les inconnus underground à chaque en­trée de station avec sa voix de forêt vierge

D'ailleurs il pouvait dire ce qu ' il voulait, moi, j 'en­tendais toujours Paul Robson.

Je redécouvrais dans mes veines la force naturelle de l 'Afrique,dans la langue de mon enfance .J ' enten­dais le craquement des tambours monter jusqu ' à mon cerveau.

Je m' 'accroupissais comme les joueurs de balafon que je regardais,me laissant aller jusqu’à il 'éva­nouissement .

À trois blocs, de son building, je ralentis pour re­garder derrière moi Je sais que la cathédrale Saint John the Di­vine n’est pas loin ,à deux ou trois blocs mais rien ne me rassure . L’éclairage de la rue est si faible que je ne vois même pas mon ombre. Seul le bruit de mes pas m ‘ac­compagne.

Je suis encore plus seul que dans la lumière.. La plu­part des buildings avaient des fa­çades, elles sont mu­rées, la rue est presque vide. Même comme ça, je suis sur mes gardes ..Le lobby est encore plus sombre que la rue .

Sur les quatre appartements du palier,trois ont leurs portes scellées .Je grimpe les marches à moitié fracas­sées, butant contre toutes sortes de boites et de sacs mous dans le noir . Enfin le quatrième étage re­çoit une lueur venant du sky -dom .

- " Sheet ! Il y a des merdes collantes partout! "

Je frappe doucement, Moise faisait tout doucement , en­fin presque tout .

-"  Come in " à entendre son  come in  ,c’est déjà être avec mon ami .

Ce qui me surprendra toujours chez Moise, c 'est sa fa­çon de vous accueillir comme si le coup de fil que vous ne lui avez pas passé lui était parvenu. Je suis bien moins grand que lui, mais aujourd'hui’ aujour­d’hui, ce type est un géant. Il m’attend et je sais que je peux me jeter dans ses bras et m 'abriter au creux du grand arbre. Il est là : la vie a tous les moyens de redistribuer ses temps forts. Moise ouvre ses grands bras de conduc­teur de machines, sans lâ­cher un son.

On avait parlé de  bombe ambulante  " timing- bomb " dans Manhattan. Dansss la grande pièce ou il m’ac­cueille, la vie intense des vieux canapés, des masques afri­cains en bois récoltés un peu partout dans les bou­tiques de Broadway, une pile de c.d., le poster géant de Bob Marley, tout est lui, tout est gé­nérosité simple, Moise donne. Moise est à l'écoute. Moise se déplace comme l’ombre de Ganymède.

- " Moise, parle moi, dis- moi que cette saloperie ne va pas transformer mes tripes en un volcan qui va péter au niveau sept sur l’échelle de Richter  ".

- "  Moise, regarde moi, cette petite gueule d’ange que tu aimes tant, c'est un engin létal " .

Moise finit par ouvrir la bouche :

-"  Toi, Cheanee, tu as une source enchantée, tu sais bien comment tu peux lutter,j'en ai connu peu qui ont cette aptitude au bonheur, c 'est ta meilleure arme  ".

Moise continue sur sa lancée, j' entends maintenant plus que je n 'écoute cet agent de transmission. Sa voix est une grâce, qui me tient lieu de mère, de chants de ber­ceau. Puis, dans un de ces silences qui lui sont propres, à l 'arrêt , hiératique,un miroir de paix , il m 'offre ses bras et psalmodie .

- "Moise, on parle d'infections rétro- virales, je ne suis pas venu au monde avec un dispositif de magie anti - vi­rale ".

Moise se hasarde à faire dériver ce paramètre de pa­nique en une pensée qui m'en­traîne à demi- conscient dans un état d' orgasme .Je ne suis pas complètement défi­cient :il veut faire lui , mon Moise, à son échelle ,ce que les effecteurs immuni­taires avaient développé au cours de l' évolution des espèces ,par nécessité de lutter contre les micro - or­ganismes. Cela serait sa stratégie intelli­gente et en tout état de cause, son initiative personnelle.

Il envoyait son message au ciel des hommes en peine ,sans le besoin de calculs astro­nomiques, dans un élan d' amour universel.

"J’ affronterai ce combat avec l ‘énergie ardente de l’ar­tiste fou, fécond de lui-même,jusqu'à ‘à la déli­vrance to­tale ".

Bien sur cette façon de m’exprimer c'était juste afin de contourner le gouffre,de me faire évader , oui, échapper à cette salissure dans mon ventre , joindre une autre pla­nète ,un abri sûr . Un truchement que je fabriquai pour échapper à mon malheur. Dans la se­conde même,"Bon­heur " fut radicalement éradiqué de mon langage .

Je n’avais certes pas besoin de cette lucidité.

Je plongeais dans un puits de méandres hallucinantes ,le colosse avait saisi le chemi­nement d'une fallite de pen­sées désordonnées.

-"Je sais".

Mais où ce Moise avait il pêché que se heurter à l écorce des choses ne conduisait qu’à une transpa­rence de ma­récage ?

Moise savait que j’accédai à l'épreuve de la foi, la foi du charbonnier qui maintient la chaleur exté­rieure de l'atha­nor sans jamais contempler l'avance­ment de l'œuvre, dans l'attente patiente des signes démonstratifs indiquant le moment où l'œuf va se briser de lui-même, de l'inté­rieur.

- "Comme une femme qui se féconde et qui s'ac­couche elle-même ".

Moise me blufferait toujours.

Cheanee continuait à aligner ses cogitations tandis que des paroles différentes transgressaient mécani­quement sa boite vocale .Une manière de dialogue entre marion­nette et pure frousse .

Au - delà des murmures de ses pensées ,Moise enten­dait une congestion de paroles éructées en droite ligne du trouble de son ami.

À partir de maintenant nous sommes entrés en guerre. C'était une expression entrée depuis des lustres dans les couloirs de la diplomatie du siècle dernier . Ce mot lui tordait tout ce qu' il lui restait dans les entrailles.

Amarré plutôt qu ‘assis dans son unique fauteuil en cuir avachi des années trente, sû­rement une récupé­ration de la rue,  as usual à New York,Moise est là ,à encaisser le choc.

Je le vois, à travers des nuées de mouches blanches, il doit analyser tous ces mots inaudibles que je dé­gueule.

Bien sur, la tristesse s'installait mais le grand Noir gar­dait son masque de douceur.

En même temps c 'était comme une chaîne qui se décro­chait ,une portion de respon­sabilité consumée , qui se substituait à l’étape déjà distancée des pres­sions des reins, d' airain .La stupeur ne se verrouillait pas si facile­ment, elle était là :comme un peste avec ses crochets de fer dans son ventre.

-" Merde , Moise , je vais devenir fou , "

-"Cheanee ,je te connais , tu possèdes un jeu de clefs qui peut te tirer de là "

- "Mon cul, tu me connais ! "

-"Ne mélange pas tout,j 'aime ton cul, mais je te parle d'autre chose ".

- "Tu sais aujourd'hui’ hui ,on est là à se parler tous les deux, demain ,je fais mon en­trée dans le mystère de la vie qui se retranche de la vie ,à petites touches d' abord …. - "Garde l’agenda des morts pour les morts de l’Amazonie  "

- "Je me fous des types séropositifs de l’Amazonie et qu’est-ce qui te fait penser à ces types là ? "

Nous savons tous les deux , tous,devrais-je dire que l'évènement a pris des pro­portions démesurées d’ un continent à l’ autre , alors pourquoi oublier les petits hommes de la foret vierge ?

Moise était le seul homme de son entourage qui pou­vait soutenir Cheanee à cet ins­tant précis de la course. Chea­nee ne doutait pas un seul instant du pouvoir de Moise capable de sauver un animal égaré dans la savane.

Avec sa voix " Ol’ Man River " et sa douceur,Moise ap­puyait ses mains sur le ventre de son ami en chan­tant doucement .Cheanee sentit alors une houle de tendresse éma­ner de ces mains. Enfin, il pouvait se répandre, chialer comme un gosse .

De ses paumes enrichies,un Moise noir, héritier d’ un chamanisme désappris, entre caresses et regards mouillés avait matérialisé un pacte de fraternité, accou­plant en un acte d'abolition toutes les incompatibilités qu’aucun décret ne pourrait jamais ex­primer .

Cheanee eut alors sa révélation : Il venait de pénétrer le grand cœur de l ' Afrique, cette insaisissable ma­tière de la nuit qui cogne. Le monde noir s '

ouvrait enfin à lui, sa savane envahissait son être. Ce Moise là lui avait livré son acte de renaissance .

Les émotions leur avaient creusé l ' estomac.

Moise baissa un peu le son d' un blues des années qua­rante et s’ absenta pour aller chercher à la " gro­cery "du coin " ribs, mash po­tatoes , donuts and coffe .

Dans la fraction de seconde suivante , Cheanee avait trouvé la force d’âme de vivre ,le courage de trouver toutes les solutions pour se vider de l ‘ in­fection qui suait du haut en bas de sa chair .

Cheanee entrait par petites touches entrecoupées d' épouvante dans le mystère de la vie ajoutée à la vie. Cela ,par le fait d 'un évènement qui pre­nait des propor­tions fré­nétiques d' un continent à l ' autre .

Dans le bus qui le ramenait chez lui ,vers la dix-neu­vième, au petit matin ,au contact des autres, les com­plices de la vraie et simple vie,des vapeurs se dissipaient ,des déci­sions concrètes s’ imposaient .Sa situation était n'était comparable à aucun des voya­geurs de cet es­pace roulant ,vitré avec vue sur ce monde bouillonnant ,dans lequel il n 'était plus ac­teur mais té­moin initié à regarder la vie de l 'exté­rieur .

C'était le nouvel ordre que son cerveau lui impo­sait .

Ses fameuses cellules tueuses feraient leur travail, cela était une certitude,donc il éviterait de se fatiguer,il soi­gnerait son alimentation,il ferait le nécessaire pour se préserver du danger ambiant des idées empoisonnées, c'était bien assez décisif et valable­ment condamnant de nouer une nouvelle relation avec son corps contami­né.

En descendant du bus,au coin de la dixième avenue et de la dix-neuvième rue , il lui restait encore trois blocs avant de se retrouver à son domicile.

Il était dans un état de lenteur physique et morale .

Quelque chose se casait dans sa tête, quelque chose que Moise saurait résoudre, à l'africaine.

En attendant, il eut cette déplaisante pensée : Il était de­venu l’invité de son corps.

Un jour ou l ‘ autre il faudrait prendre congé.

-"J’entre dans le lot des perdus, ceux que la vie a ébré­chés,si j’avais un chien, il se­rait bien le seul à me re­connaître, à savoir que ce seul rôle va me tenir lieu d’ exis­tence ".

Abasourdi de se récupérer dans une nouvelle recette de vie, à pas comptés, à pe­tites doses,il enregistra que tout devenait petit, petit, petit dans un accablant exil où il lui faudrait bien s’ arranger pour affronter chaque respira­tion avec une pensée inspirée par le ciel .C’est le propre des incurables. C'est le pari de l'esclave de ses sens, des plaisirs anar­chiques.

J’ai vécu les yeux fermés ;comme sur mes photos, je les ouvre quand les jeux sont faits.

Brusquement, il eut envie d'aller se jeter dans les bras de sa mère.


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