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Les deux vices congénitaux de la loi « LRU »

Publié le 21 novembre 2007 par Willy

Les deux vices congénitaux de la loi « LRU »

Par Damien Roets, Maître de conférences à la Faculté de Droit et des Sciences économiques de l’Université de Limoges 
 

  Votée durant l’été, en l’absence d’une concertation digne de ce nom (habitude, hélas, bien française…), la loi relative aux libertés et responsabilités des universités, dite loi « LRU », est, à bien des égards, critiquable. Elle l’est cependant plus particulièrement en ce qu’elle révèle une conception pour le moins simpliste de l’autonomie et impose à l’Université une mission « d’orientation et d’insertion professionnelle ».

  L’« autonomie  (avec la « compétitivité », la « professionnalisation » et l’ « employabilité ») est l’un de ces mots qui, prononcés dans la bouche des responsables politiques de tous bords, semblent relever de la pensée magique. Ainsi, telle Toinette dans Le malade imaginaire, la ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, déclame à longueur d’ondes : « L’autonomie, l’autonomie, l’autonomie vous dis-je ! ». De prime abord, spontanément associé aux idées de liberté et de souplesse, le principe est séduisant. A la réflexion toutefois, outre la question sensible de leur financement, il apparaît que l’autonomie des universités ne peut – n’aurait dû – être pensée qu’en ayant présente à l’esprit la distinction entre universités monodisciplinaires (minoritaires) et universités pluridisciplinaires (les plus nombreuses). Partant, la logique la plus élémentaire et le refus de suivre une démarche dogmatique auraient dû conduire le législateur estival à un texte plus fin, contenant deux corps de dispositions et non un « moule unique » (qu’on le veuille ou non, au-delà de la logique purement administrative, la notion de « projet d’établissement » n’a que bien peu de sens pour une université pluridisciplinaire). Il eût notamment été particulièrement pertinent d’adopter une conception gigogne de l’autonomie, en appliquant le principe de subsidiarité aux universités pluridisciplinaires et en octroyant, ce faisant, une réelle autonomie aux unités de formation et de recherche (UFR). Sur ce point, à l’évidence, la voix de nombreux universitaires (pas tous membres de la CPU, il est vrai…) n’a guère été entendue par les autorités prétendument compétentes.

  S’agissant de la mission « d’orientation et d’insertion professionnelle », figurant à l’article 1er de la loi (et inséré à l’article L. 123-3 du Code de l’éducation), elle semble a priori faire consensus. La consécration de cette mission nouvelle participe toutefois d’un discours convenu selon lequel l’Université, d’une part, est « coupée du monde de l’entreprise » et, d’autre part, doit « fabriquer » des diplômés immédiatement « employables ». D’un point de vue quelque peu trivial, il est tout d’abord douteux que notre pauvre Université ait les moyens de ses ambitions en matière d’insertion professionnelle (les enseignants-chercheurs, pour la grande majorité d’entre eux, n’ont pas les compétences requises pour cette mission, et, en toute hypothèse, on voit mal comment ils pourraient l’assumer en plus de leurs missions essentielles d’enseignement et de recherche – sans parler des tâches administratives ! -). Plus fondamentalement, l’obsession de la professionnalisation procède d’un malentendu autrefois vigoureusement dénoncé par Jacques Ellul : « Jamais aucune forme d’enseignement ne peut fournir une pratique vraiment professionnelle. Même quand on apprend dans un laboratoire ou dans un hôpital, le jeune chimiste, le jeune médecin doit savoir que c’est sa pratique (sur la base de ce qu’il a appris) qui va le "professionnaliser". Un jeune diplômé de droit doit passer par une formation professionnelle particulière pour devenir conseiller d’État ou magistrat ou avocat … Mais s’ils n’ont pas la culture générale, l’exercice de l’intelligence, l’acquis mémorisé, la méthodologie, l’esprit critique, ils resteront des médiocres dans la profession » (J. Ellul, « L’Université pour quoi faire ? », La Dépêche du Midi, 19 juin 1983). De plus, qui ne voit que « professionnaliser l’Université, c’est détruire la principale source de l’élaboration de ce qui fait une civilisation, car celle-ci est formée non pas de professionnels, mais de gens qui ont acquis une compréhension globale de la société, un sens de la recherche gratuite, un esprit critique… […] Prétendre "faire entrer la vie à l’Université", c’est réduire "la vie" à l’activité professionnelle ! En faisant bien de l’histoire ou de la philosophie, la vie y [est] tout à fait présente. Mais à un niveau un peu plus élevé » (idem).

  Qu’en certains domaines des passerelles pédagogiques et financières existent entre l’Université et « le monde de l’entreprise », c’est sans doute nécessaire - à condition de préserver l’indépendance et la liberté des laboratoires et centres de recherche, comme nous y invite la Magna Charta Universitatum signée à Bologne le 18 septembre 1988 par les Recteurs des universités européennes -. Faire croire que l’instauration de stages à tous les étages universitaires et la professionnalisation d’un maximum de filières est la réponse aux maux de l’Université, c’est se moquer du monde : un enseignement supérieur de qualité, républicain mais ne cédant pas à la démagogie égalitariste, est, par essence, professionnalisant.


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