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Attention à l’abus d’autorité (1) : noir et blanc

Publié le 20 mars 2010 par Sylvainrakotoarison

Polémique sur la télévision et ses jeux stupides ou réflexion sérieuse sur la difficulté de se dégager d’une autorité qu’on reconnaît. Un documentaire à l’intérêt contrasté qui a quand même le mérite de faire réfléchir. Première partie.
yartidangerelectrique02Soumis à la pression médiatique, j’ai regardé le documentaire intitulé "Le Jeu de la mort" diffusé sur France 2 le 17 mars 2010 et disponible sur Internet à partir du 19 mars 2010.
Je me suis volontiers laissé convaincre de voir cette émission dans la mesure où l’expérience de Stanley Milgram sur la soumission à l’autorité est un élément intéressant pour comprendre certains leviers de l’obéissance.
Que ce soit au cours des matchs de football, dans un concert populaire, dans une fête nocturne, le rassemblement de nombreuses personnes qui, prises individuellement, sont raisonnables et intelligentes, peut devenir un véritable cauchemar. Dans le cadre de l’émission, le cauchemar pourrait provenir au contraire d’une trop grande solitude.
Je renvoie à plus d’informations pour rappeler le déroulement du documentaire.
Je souhaite aborder d’abord le déroulement du jeu télévisé, ensuite les points qui m’ont paru contestables du documentaire, ceux au contraire intéressants et y apporter ensuite ma modeste réflexion et quelques approfondissements possibles.
1. Quelques éléments sur le jeu télévisé en lui-même
1.1. Le producteur de l’émission, Christophe Nick, raconte qu’il a eu l’idée de cette émission en regardant l’émission "Le Maillon faible" (sur TF1) où la présentatrice humilie les joueurs qui, eux-mêmes, doivent s’éliminer les uns les autres et il s’est questionné sur la motivation des joueurs que rien ne forçait.
1.2. L’animatrice explique aux "questionneurs" (les cobayes de l’expérience) que la décharge électrique constitue un "choc dangereux" mais en ajoutant : "Il n’y a pas de pas de liaison irréversible ; ce n’est qu’un jeu".
1.3. À 80 V, premier cri de la victime et rire de son pseudo-bourreau. La première interrogation d’un questionneur survient à 120 V, ce qui est déjà élevé.
1.4. À 180 V, la victime crie : "ça suffit". C’est le premier choix : arrêter ou continuer. Des questionneurs commencent à s’inquiéter : "C’est pour lui, pour moi, la tâche est facile". L’animatrice, glaciale, dit alors : "Ne vous laissez pas impressionné !".
1.5. À 320 V, la victime refuse de répondre. À 360 V, un questionneur dit : "Je souffre autant que lui".
1.6. À 380 V, l’acteur se tait. À 460 V, l’animatrice lance avec la musique : "Et c’est gagné !" (clap clap).
1.7. À 180 V, neuf questionneurs refusent de continuer, n’écoutant que leur partenaire voulant arrêter, malgré cinq injonctions de l’animatrice et une du public. Une dixième est ferme face à l’animatrice mais cède à la pression du public et poursuit. D’autres arrêtent avant la fin. En tout, 81% obéissent jusqu’au bout (chez Milgram, c’était 62%).
2. Points contestables du documentaire
2.1. La première réserve vient de l’énorme marketing servi à emballer cette émission. L’effet d’annonce a commencé un mois avant la diffusion afin de créer débats et polémiques et augmenter son audience. Les ficelles sont classiques et efficaces. Même le titre du documentaire "Le Jeu de la mort" est racoleur.
2.2. Pour renforcer l’effet racoleur, le documentaire lui-même tombe aussi dans le travers de la plupart des émissions à sensations : musique inutilement dramatique, voix off grave et sentencieuse, idée force martelée et répétée etc. Le documentaire fait plus appel à l’émotion qu’à l’intelligence. Pour justement réfléchir sur le pouvoir des émissions de télévision, c’est assez paradoxal. Une forme de manipulation autovalidante.
2.3. Le documentaire est beaucoup trop démonstratif : il souhaite insister sur le "pouvoir de la télévision" alors que la télévision n’est pas, en soi, une autorité, ce n’est qu’un média comme le livre ou l’ordinateur. Le fait de revenir souvent sur ce sujet pollue l’intérêt de l’expérience. Serait-ce pour concurrencer la téléréalité des chaînes de télévision privées ?
2.4. Le début du documentaire montrant un pot-pourri de tout ce qu’il se fait d’horrible dans les télévisions du monde est par conséquent inutile car hors sujet. Et trompeur car la réalité est souvent tronquée, comme évoquer cet animateur de télévision britannique qui joue à la roulette russe filmé en quasi-direct : le revolver était chargé à blanc et l’animateur est un illusionniste.
2.5. Toujours pour parler de l’importance dans la vie humaine de la télévision, le documentaire se permet des calculs très peu pertinents. Pour comparer avec la vie professionnelle.

Il calcule le temps passé durant une vie humaine à travailler en faisant le classique 8 heures par jour pendant cinq jours par semaine pendant quarante et un ans soit 77 080 heures pour une vie, or ce modèle social est complètement obsolète, tant sur la durée du temps de travail que sur le nombre d’années de travail, avec plus de sept millions de personnes cherchant un emploi stable, etc.

Le calcul du temps passé devant la télévision est encore plus folklorique : trois heures trente par jour depuis l’âge de cinq ans (pas avant !) pendant une espérance de vie de quatre-vingt ans soit 123 187 heures (calcul d’ailleurs faux et surévalué en prenant quatre heures trente de télévision par jour).

Concrètement, la télévision est apparue trop récemment pour parler de quatre-vingt années de télévision en continu. Souvent, la télévision est allumée et les gens font autre chose. De plus, c’est oublier un peu vite que l’ordinateur et Internet, ainsi que les jeux vidéos sont, depuis une décennie, en mesure de changer radicalement le comportement vis-à-vis de la télévision (l’audience d’une chaîne comme TF1 en subit d’ailleurs de sévères conséquences).

2.6. L’expérience de Stanley Milgram, qui a été répétée une vingtaine de fois, sur environ trois mille "sujets", n’est plus une nouveauté (elle date de 1963).

Selon Michel Eltchaninoff et Christophe Nick lui-même, l’American Psychologist Association a recommandé d’arrêter ce type d’expérimentation qui n’engendre aucun résultat nouveau et qui place inutilement les "sujets" dans une situation de stress extrême : risque de dépression et de suicide, pressions psychologiques pour faire accepter leur passage dans le documentaire en disant qu’ils ont réagi comme tout le monde, relations avec l’entourage, bref, remise en cause personnelle très profonde qui peut causer bien des dommages (France 2 a indiqué qu’aucun des "questionneurs" n’a demandé d’aide psychologique).
2.7. La loi Huriet (loi n°88-1138 du 20 décembre 1988) est précise concernant tous les tests cliniques :
« L’investigateur doit alerter le participant sur l'objectif de la recherche, sa méthodologie et sa durée, les bénéfices attendus, les contraintes et les risques prévisibles, y compris en cas d'arrêt de la recherche avant son terme puis recueillir son consentement écrit libre, éclairé et exprès. Le participant doit être informé de son droit de refuser le protocole de recherche et de la possibilité de se retirer à tout moment au cours de la recherche. »

Cette réglementation n’a pas été appliquée puisque les questionneurs ont cru qu’ils participaient à un jeu télévisé (au contraire des "expérimentés" de Milgram).
2.8. La représentativité des 80 personnes choisies in fine est sujette à caution. Le recrutement s’est fait par de l’e-marketing sur un fichier de 13 000 personnes pour participer à la maquette d’un jeu télévisé sans gain possible, 2 600 ont répondu et ont rempli des questionnaires puis 80 ont été choisis parmi eux pour être représentatifs.

Parmi les caractéristiques, aucun candidat ne devait avoir déjà participé à un jeu télévisé ni avoir cherché à y participer. Si l’âge, le sexe, les catégories socioprofessionnelles ont effectivement été prises en compte, le nombre 80 correspond à un échantillon statistiquement trop faible pour se permettre de faire des conclusions statistiques (les instituts de sondages le savent depuis longtemps).
2.9. Le public (100 personnes assistaient le questionneur) a été recruté par les filières classiques de public d’émissions télévisées, avec apparemment quelques difficultés pour trouver des candidats car l’émission n’était évidemment pas connue. Des recrutements ont eu lieu directement dans des lieux publics à Paris. Ce public ne connaît rien des enjeux de l’émission.
Ce qui trouble cependant, c’est qu’il aurait dû y avoir 8 000 personnes pour ce public, soit 100 x 80 (le nombre de questionneurs). Or, il n’y en a eu que 2 000, soit 20 groupes de 100 assistant, pour chaque groupe, pendant une demi-journée. Donc, un même public a assisté quatre "questionneurs" en moyenne.
Pour le premier questionneur, le public est "naïf" mais pour les suivants, la production devait bien lui expliquer que ce n’était qu’une supercherie, car la victime était toujours la même. Or, cette différence de connaissance n’est pas expliquée dans le documentaire et les résultats ne sont pas pondérés par cette différence de traitement du public.
3. Les points intéressants du documentaire
3.1. Toute la mousse médiatique a montré au moins une chose, c’est que l’expérience de Milgram n’était pas excessivement connue des Français, ce qui m’a beaucoup étonné. Évoquée dans un film grand public avec un célèbre acteur, Yves Montand, "I comme Icare", l’expérience aurait dû être célèbre, ce qui n’est pas le cas.

Si une émission télévisée, même avec maladresse, permettait d’accroître la notoriété d’une telle expérience, ce serait déjà très utile.
Elle donne également l’occasion de réfléchir sur la soumission à l’autorité mais aussi sur le rôle de la télévision (thème vers lequel le documentaire veut conduire mais qui est à mon sens hors sujet) avec ses polémiques périphériques sur l’intérêt d’une telle émission et les écarts du débat qui a suivi. C’est toujours bon de réfléchir sur la capacité à obéir ou à désobéir. C’est l’enjeu essentiel de la période nazie entre résistants et collaborateurs. Mais pas seulement.
3.2. Comme je l’écris plus haut, ce documentaire ne donne aucun élément sociologique ou psychologique nouveau par rapport à Milgram. Certes, mais l’expérience voulue par son producteur Christophe Nick a cependant cette originalité de replacer Milgram dans le cadre d’une émission télévisée.
3.3. C’est une expérience qui reprend les travaux scientifiques de Stanley Milgram (1933-1984) avec un psychologue social Jean-Léon Beauvois à la barbe et chevelure blanches faisant office de druide.

N’ayant pas eu connaissance de l’étude complète, il m’est évidemment difficile d’évaluer l’intérêt scientifique de cette expérience, mais il me semble que la méthodologie ait été sérieuse.
Dans une expérience scientifique, il est étudié l’effet de causes sur des conséquences et de trouver des corrélations pertinentes, c’est-à-dire, des invariants "cause donne conséquence", le "donne" étant un verbe à associer à l’adverbe "nécessairement".
Pour bien comprendre les causes, il faut d’abord énumérer toutes les causes imaginables (parfois, la vraie cause n’est pas intuitive) puis les séparer les unes des autres pour voir l’effet de chacune d’elles prises séparément.
Et si j’estime que statistiquement, l’étude paraît pour le moins incomplète, il me semble dans l’isolement des causes, ce travail ait été réalisé.
Ainsi, il a été fait quelques essais où l’animatrice laisse le questionneur seul avec sa victime et son public et dans ce cas, 75% des questionneurs s’arrêtent dès que la victime le demande. Cette inversion du résultat montre que c’est la présence de l’animatrice, donc de l’autorité reconnue, qui est porteuse de soumission, et pas un certain "sadisme" (plaisir de faire du mal quand l’occasion se présente), ni les encouragements du public (en présence de l’animatrice, seulement une questionneuse reviendra sur sa décision ferme d’arrêter à cause du public). Reste à savoir ce que signifient ces 75% sans autre précision, car s’il s’agissait uniquement de quatre questionneurs testés dans ces conditions, cela n’aurait aucun sens (et font-ils partie des 80 de l’expérience et sont-ils d’autres candidats ?).
Ces tests critiques permettent donc d’évacuer comme raison de soumission à l’autorité certaines éventualités intuitives comme l’appât du gain, le sadisme, la pression du public. La présence de l’autorité ou de la personne qui l’incarne serait le facteur déterminant.

Dans le prochain article, j’évoquerais des pistes qui auraient pu être développées lors de l’émission.

Aussi sur le blog.
Sylvain Rakotoarison (20 mars 2010)
Pour aller plus loin :
Pour revoir le documentaire.
Revue de presse.
La polémique Christophe Hondelatte vs Alexandre Lacroix.
Informations supplémentaires.
I comme Icare.
http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/attention-a-l-abus-d-autorite-1-71936
http://www.lepost.fr/article/2010/03/20/1997300_attention-a-l-abus-d-autorite-1-noir-et-blanc.html
http://rakotoarison.lesdemocrates.fr/article-152
http://www.centpapiers.com/attention-a-l’abus-d’autorite-1-noir-et-blanc/12064/




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