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Placido Boccanegra à l’assaut de New York

Publié le 31 janvier 2010 par Adurand

 

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Travailleur boulimique, collectionneur de records, Plácido Domingo, qui approche désormais les soixante-dix ans, n’a semble-t-il pas étanché sa soif de nouveauté et d’élargissement d’un répertoire qui est déjà le plus étendu de ces dernières années. Après s’être ouvert à Wagner, au baroque, à la direction d’orchestre, voilà que ce ténor verdien d’origine revient à ses premières amours métamorphosé en baryton pour chanter Simon Boccanegra. Au-delà de la performance de l’inusable septuagénaire, ce qui frappe une nouvelle fois, c’est qu’au-delà de la quête de records qui, sans doute, n’est jamais loin, on assiste une nouvelle fois à un grand moment de musique. Le premier duo Simone-Amelia puis la fin du premier acte resteront en particulier comme de très grands moments d’intensité musicale et dramatique.

On a sans doute exagéré le virage amorcé par Domingo en changeant de tessiture : il y a trois ans à peine, on l’entendait, déjà au Met, chanter l’Oreste d’Iphigénie en Tauride, et le ténor a déjà enregistré le rôle de Figaro dans le Barbier de Séville de Rossini (dans une version de Claudio Abbado chez DG qui vaut le détour), allant jusqu’à chanter Don Giovanni ici et là en concert. Au-delà du coup marketing, donc, il n’y a rien de nouveau au fait d’entendre le ténor-vedette descendre de tessiture, ce qui n’empêche pas de se poser la question de la pertinence de ce choix.

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Sans nul doute, Domingo a l’amplitude vocale nécessaire pour chanter Boccanegra : jamais, même dans les passages les plus graves, il ne semble être à la peine. Pour autant, le ténor a-t-il vraiment la voix de l’emploi ? Le centre de gravité de cette tessiture hors du commun est inévitablement plus haut perché que celui de ses prédécesseurs dans le rôle. Les graves les plus naturels pour un baryton-né sont ici moins intenses, quoique toujours faciles, tandis que l’aisance des aigus contraste avec les notes forcées que l’on entend souvent. En terme de nuances, cela induit une profonde modification des contraintes vocales, qui redessinent le profil du personnage : les graves forte manquent parfois d’éclat, mais la facilité de l’aigu permet une souplesse que les barytons ne peuvent que rarement se permettre.

Plusieurs conséquences à cela : on a parfois l’impression d’une voix explosive et incandescente comme enfermée dans un rôle trop petit pour elle, d’une voix à mi-puissance qui ne demande qu’à s’échapper, mais que retient l’orchestre. Si l’on transpose ce constat d’ordre musical sur le plan dramatique, il en résulte l’image d’un Simon impétueux mais contraint par sa charge, comme tiraillé entre la retenue qui lui sied et l’explosivité qui lui est naturelle. Le rapport à Gabriele Adorno, à la fois rival et futur gendre, prend alors toute sa complexité : on imagine avec quelle aisance le vétéran Domingo pourrait annihiler cette voix trop frêle pour lui (le très honnête Marcello Giordani) ; mais c’est en sage baryton et non en fougueux ténor qu’il lui fait face. C’est une harmonie précaire, instable mais bien réelle qui règne entre eux.

Marcello Giordani, justement, campe Gabriele Adorno solide. Il frappe par l’élégance de son legato et par

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la parfaite homogénéité de son timbre, qui ne va pas sans verser dans la monotonie. Après une entrée pleine de promesses, son grand aria de l’acte II laisse un peu sur sa faim faute d’un engagement et d’une présence scénique adéquats. L’Amelia d’Adrianne Pieczonka, seul personnage féminin de cet opéra très viril, s’en tire avec les honneurs et un tonnerre d’applaudissements. Si la voix est sans aspérité, le style musical et le phrasé sont toujours très sûrs, et la ligne de chant très nette. Le Fiesco de James Morris compense par une présence scénique très majestueuse le manque d’ampleur dont souffre sa voix pour incarner un patriarche. L’orchestre du Metropolitan Opera n’est pas apparu sous son meilleur jour dans cette soirée de janvier, les équilibres entre la fosse et la scène n’étant pas toujours parfaitement respecté. La faute, peut-être, à l’absence de son chef habituel, James Levine, remplacé pour une soirée par un inégal J. David Jackson.

Reste la mise en scène de Giancarlo del Monaco, la nouvelle figure du néo-classicisme scénographique contemporain (que l’on songe à son Andrea Chenier à Paris). Costumes et décors d’époque sont de règle dans un Metropolitan Opera réputé pour son conservatisme, mais cela n’excuse ni le kitschissime décor du deuxième acte, tout droit sorti de la Petite maison dans la prairie, ni l’erreur historique dans ce qui se présente pourtant à une reconstitution minutieuse (le Paradis de Tintoret qui domine le trône du doge de… Gênes, la grande rivale de Venise). Tout m’incline à croire que la production de Federico Tiezzi qui tourne actuellement en Europe (et qui a été créée à Berlin en octobre dernier) rend mieux justice à ce que Placido Domingo peut apporter à l’œuvre.


Simon Boccanegra
de Giuseppe Verdi au Metropolitan Opera House de New York, jusqu’au 6 février. La version européenne à la Scala de Milan du 16 avril au 7 mai puis au Teatro Real de Madrid du 17 au 29 juillet


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