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L’enseignement supérieur français, une illusion d’excellence ?

Publié le 23 novembre 2007 par Argoul

Les grèves actuelles pour ne rien faire bouger dans l’enseignement supérieur montrent leur archaïsme, dans un monde qui ne cesse de bouger, et leur infantilisme au regard des enjeux de la transmission des connaissances.

La globalisation du monde permet de nous mieux connaître. « C’est folie que de rapporter le vrai et le faux à nos suffisances », disait déjà Montaigne (Essais I, 27). Il en est ainsi de l’enseignement supérieur français, dont « l’excellence » semble loin d’être partagée ailleurs… C’est ce que montre excellemment Daniel Gouadain, professeur à l’université de Poitiers, dans « Les illusions de l’enseignement supérieur français » (revue Le Débat n°146, octobre 2007 pp.124-148). Nos universités font petite figure dans le classement mondial de l’université de Shanghai, signe manifeste que le monde ne nous envie pas nos grands établissements. Ni les rapports officiels du sérail, ni les rodomontades des politiques, ni les manifs de rue ne changeront rien à cet état de fait. Ne serions-nous pas victimes d’une illusion collective sur cet enseignement ?

La Révolution avait tout supprimé ; les républiques successives se sont empressées de tout empiler pour ne déplaire à personne. L’Etat a créé diverses écoles professionnelles pour son service : Normale Sup pour les profs (1794), Polytechnique (1794) pour les travaux publics et les officiers, plus tard l’ENA (1946) pour les fonctionnaires de direction. Napoléon a recréé l’université pour fournir les professions libérales, juristes et médecins. Lettres et sciences sont restées les parents pauvres. Balzac le notait déjà, l’envie et l’ambition se liguaient pour mettre « l’école du pouvoir » (Polytechnique) nettement en tête de toutes les préoccupations des familles. Son « rayonnement devait guider les élèves comme l’étoile les Rois mages », dit joliment Daniel Gouadain. Pire : « les programmes des lycées étaient (implicitement au moins) définis en fonction de ceux de son concours, vers lequel parents et maîtres poussaient en chœur les élèves. » Alors qu’ailleurs les universités se régénéraient, autonomes et dynamiques (pensons à la Prusse), l’écart entre grandes écoles d’Etat et tout venant universitaire allait s’accentuant en France. Il n’y a de noblesse que d’Etat et tout le reste est vil. Avec pour conséquences une « production des connaissances » faiblarde chez nous.

Rien ne peut se réformer sans l’Etat central, toute initiative localement réussie se doit d’être estampillée par le sommet et concerner tout le monde pareil. Avec pour conséquences « d’hypothéquer la possibilité même du changement : celui-ci ne pouvant résulter que de décisions prises à l’échelle nationale, toute tentative froissant des situations acquises se heurtait à une coalition de mécontentements, ayant tôt fait de se souder en un ‘front du refus’. » Faute d’adapter ce qui existe, on rajoute : BTS et IUT pour contourner l’université, CNRS, INRA, ORSTOM etc. pour contourner l’absence de recherches en grandes écoles, écoles de commerce et autres MBA pour offrir ce que ni universités, ni écoles d’Etat, ne fournissent : un savoir-faire en économie et management.

Pourquoi cela ? Parce que la société française est très profondément une société de castes, et qui aime ça. Selon M. Gouadain : « une société divisée qui, en deux siècles (19ème et 20ème), au rythme des révolutions et des guerres, a vu les valeurs démocratiques monter progressivement en puissance, mais pas au point de submerger les idéaux aristocratiques. » Les Grandes écoles d’Etat sélectionnent « démocratiquement » par concours ouverts à tous – mais très peu sont admis ; ils forment une caste aristocratique qui va irriguer tous les corps d’Etat et le sommet de la société civile. L’université accepte « démocratiquement » tout le monde (après le bac) et les études sont quasi gratuites, mais la sélection s’opère au fil du temps (déjà près de la moitié en première année) et surtout après le mastère 1. « Notre système reste, en effet, profondément marqué par des conceptions hiérarchiques, de rang, de dignité, mesurées à l’aune des débouchés qu’offrent les études mais autant, ou plus, de leur degré d’abstraction et de difficulté. » Les maths et le bachotage éhonté font diverger ce qui est accessible à la masse de ce qui est réservé aux « meilleurs ». C’est ainsi que l’université répugne à intégrer le « technique », considéré comme savoir manuel, dont inférieur au pur maniement des idées. « Les médecins ont bien voulu cohabiter avec les pharmaciens ; mais de là à offrir ’hospitalité aux dentistes, ‘masseurs’ et autres auxiliaires médicaux… » S’est constitué ainsi un « ordre de préséance » entre les différentes catégories d’enseignements, puis une hiérarchie diffuse entre les établissements, non officielle mais que tout Français connaît bien. Ces distinctions « sociales » sont incompréhensibles ailleurs. Le reste du monde, qui ne juge que sur les résultats (combien de chercheurs, combien de publications, quels domaines d’excellence, combien de prix Nobel, etc.), ne voit pas ce qui fait « le prestige » de nos écoles supérieures…

De plus, cela rend les étudiants français particulièrement mal dans leur peau. Ils sont conduits à faire taire leurs préférences très tôt pour être ‘formatés’ dans les matières ‘utiles’ aux concours : « c’est-à-dire, en fait, à se soumettre à la tyrannie des mathématiques (et plus généralement des disciplines scientifiques) qui, tropisme de Polytechnique aidant, règne sur l’enseignement secondaire. » Tout abaissement des ambitions initiales conduit forcément à un « échec » social, ravalant le postulant au rang d’inférieur. Il s’efforcera frénétiquement de raccrocher une école « bien placée » malgré ses propres goûts, quelle que soit la spécialité qu’elle enseigne, aéronautique, agronomie ou travaux publics… Cela va-t-il faire surgir de bons spécialistes qui aiment leur métier et ont envie de chercher plus loin ? Cela va-t-il favoriser l’épanouissement des individus et leurs capacités à travailler avec les autres ?

Or, « du modèle culturel, à rebours des valeurs démocratiques mondialement dominantes, sur lequel est assise l’excellence à la française, découlent deux caractéristiques du système : son enfermement sur lui-même et son décalage par rapport aux normes internationales. »

1. L’excellence « individuelle » crée une caste - « une secte » dit l’auteur - qui heurte l’aspiration au ‘travailler ensemble’ de notre époque.
2. Au regard des critères d’efficacité désormais dominants, ce n’est pas le cursus qui compte mais bien le résultat atteint : la compétence acquise. La question que tout postulant à l’étranger connaît bien est non pas quel diplôme avez-vous ou de quelle Ecole sortez-vous – mais bel et bien que savez-vous faire ?

De l’autoreproduction des élites à une société bloquée, il n’y a qu’un pas. « Il faudrait se demander ce qui fait la force d’une société : des ‘chefs’ brillants mais un peu solitaires ou, du haut en bas de la hiérarchie, un ‘continuum’ de citoyens convenablement formés, satisfaits de leur sort et devant lesquels s’ouvrent de raisonnables perspectives de promotion, y compris jusqu’au sommet ? »


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