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L'arracheur de dents

Publié le 15 avril 2010 par Peggoche
L'arracheur de dentsVictor Grandier. Le seul de toute cette affaire à être nommé. Détaillé, précisé, à en devenir absurde, démesuré et indescriptible, comme la pièce montée des Bovary. Les autres, à commencer par l'héroïne, n'ont pas de nom, ou des initiales, des tics interchangeables de satellites, des prétextes pour ciseler la statue du commandeur central. Victor Grandier, un psychothérapeute tellement spécial que personne ne connaît sa méthode, juste ses résultats : amour, gloire et beauté, à peu de choses près. Un petit prospectus de marabout à lui tout seul, mais en grand, en gros, en fort et avec une voix qui fait « oublier la dureté du monde » : quatre-vingts euros le quart d'heure, trente mille euros les trois semaines.

C'est donc « l'œil sec et le cœur cassé » qu'elle rentre chez lui, pour se faire soigner, remettre dans le droit chemin, après un deuil, un divorce et un adultère. Ses parents sont de ceux qui écoutent des récitals en appartement, les couverts bien en place aucun coude sur la table, et qui bannissent leur fille pour avoir découché. En Victor Grandier elle reconnaît « ces portraits de cour où la noblesse, l'orgueil et le prestige le disputent à la laideur ». Elle est en territoire connu, et se laissera happer jusqu'à la folie.

Avec l'Emprise, Sarah Chiche reste dans cette ambiance de maladies de riches déjà sublimement écrite dans l'Inachevée, son précédent et premier roman. Alors certes l'entourage de ceux qui se plaignent d'avoir « tout » et de n'être « rien », les trois semaines (minimum) à n'avoir que ça à foutre que de puiser dans un héritage tout chaud pour se payer un charlatan en platine aurait de quoi crisper. Mais comme dans les films d'horreur où l'on se dit au départ « quelle conne » quand la fille en jupettes poursuivie par le détraqué monte à l'étage au lieu de s'enfuir dans la rue ou d'appeler la police (sans concevoir qu'avec ce scénario, il n'y aurait pas de film), on finit par assister médusé à la descente aux enfers, littéralement parlant, d'un personnage dont on oublie très vite de se moquer.

Quand elle se met nue, se coupe de son entourage, omet de manger, fait tout ce que Victor Grandier lui ordonne y compris le supplier de l'humilier encore, on y croit, vissé sur sa chaise. A se demander jusqu'où, comment, pourquoi elle arrive à ne plus se rendre compte que rien n'a changé à part sa perception des choses, lessivée et induite en psychose par la force de Victor Grandier ; celui qui la regardait « comme si elle était quelqu'un ». Quand les fissures des murs crachent des monstres, quand elle voit son père mort, est hystérique, succube, possédée, on se demande quand tout cela va finir

Peine perdue. Au fil de somptueuses pages, aussi, sur l'injustice lancinante du deuil, des souvenirs qui ne reviendront plus, du passé en flou, mort à jamais, Sarah Chiche confirme sa maestria littéraire. Hypnotique

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Image : Devant une feuille de papier, Natacha Nikouline


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