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Les bienveillantes

Publié le 02 novembre 2007 par Bernard Girard
Vacances aidant, je viens de terminer Les bienveillantes, le pavé de 894 pages de Jonathan Littell. Première remarque : je n'ai pas eu à me forcer pour aller au bout du livre, intéressant de bout en bout, même s'il me semble un peu raté.
Il y a, dans ce livre, d'excellentes choses. Il nous donne une description de la solution finale vue de l'intérieur, absolument passionnante, avec les réactions d'horreur, les moments de doute des acteurs les plus engagés. Ce livre nous aide à comprendre ce qui s'est passé mieux que bien des analyses. Le lecteur qui n'est pas un spécialiste se laisse prendre et est éberlué par la masse de documentation manipulée. A plusieurs reprises, on s'interroge, on se demande s'il s'agit de la vérité ou de fiction, comme lorsque le narrateur rencontre dans un bar un "professionnel" de l'extermination un peu déprimé qui lui raconte qu'on lui avait demandé, sur le front russe, d'éliminer les blessés allemands que l'on ne pouvait pas transporter. On aimerait presque avoir des notes qui nous confirment que cela s'est bien passé de cette manière.
Ce livre avait tout pour être à la solution finale ce que Les Dieux ont soif d'Anatole France est à la Terreur et à la Révolution française : une formidable plongée dans son quotidien, dans son épaisseur grâce à l'outil romanesque. Il ne l'est malheureusement pas complètement.
On peut d'abord, mais c'est un détail, regretter son écriture. Les 100 premières pages du livre sont à peu près intolérables tant les exécutions en Ukraine qu'elles racontent sont abominables. Intolérables mais un peu plates : on n'est pas chez Céline, on n'entend pas le tonnerre même si l'on partage l'horreur du narrateur.
On peut surtout, et c'est beaucoup plus gênant, regretter le portrait du narrateur. L'auteur en fait un homosexuel, incestueux, lecteur de Maurice Blanchot et des poètes français du 16ème siècle, soit tout le contraire de ces hommes ordinaires qui ont fait le nazisme. Ce parti pris donne à l'auteur l'occasion d'écrire des scénes érotiques et fantasmées bien venues (ce sont, sans doute, sur le plan littéraire les plus convaincantes, les plus personnelles, les plus habitées), mais choisir un narrateur plus banal lui aurait permis d'éclairer les mécanismes psychologiques qui ont transformé en assassins des gens qui auraient mené des vies sans histoire dans un autre contexte historique. C'est d'autant plus dommage que l'on devine à de nombreuses reprises que l'auteur avait la capacité de traiter de ces questions, comme lorsqu'il, comme lorsqu'il s'interroge sur le rôle de la religion chez les Allemands qui ont résisté.
Je ne suis pas le premier à faire cette critique. Je dirai que c'est, d'une certaine manière l'ambition littéraire de l'auteur, sa volonté d'écrire des pages fortes, à l'image de Bataille qu'il a, je crois, traduit en anglais, qui lui joue un mauvais tour.

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