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Traumas, de 1944 à aujourd’hui

Publié le 27 avril 2010 par Marc Lenot

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C’est un très charmant château des XV et XVIème siècles, dans la campagne corrézienne. L’état-major des FTP siégea là, au coeur des maquis pendant l’été 1944. Le château de Sédières accueille (jusqu’au 16 mai) une exposition de photographies de l’artiste palestinienne Ahlam Shibli, qui a effectué une résidence à Tulle grâce à l’association Peuple et Culture (laquelle avait aussi accueilli, entre autres, Anne-Marie Filaire et Majida Khattari). Le 9 juin 1944, après une attaque de la ville de Tulle par les résistants, l’armée allemande exécuta 99 jeunes hommes par pendaison aux balcons et aux réverbères et en déporta 149 autres, dont 101 moururent dans les camps (dont un mien lointain cousin, mort à 22 ans au camp de Mosbach). Evénement traumatisant pour Tulle et la Corrèze, ce massacre est commémoré tous les ans très officiellement.

Mais ce n’est pas tant la cérémonie officielle qui intéresse Ahlam Shibli, qui a rencontré survivants et descendants, que le constat amer que sont commémorés ensemble sous le label ‘Mort pour la France’ les résistants et disparus victimes du nazisme et les combattants des guerres coloniales, Indochine et Algérie, agents à leur tour de répression et d’occupation. Ce sont parfois les mêmes hommes, parfois leurs fils ou leurs frères, qui sont passés du statut de victimes à celui d’oppresseurs, voire de bourreaux. Deux photographies, pleines d’une ironie amère, sont emblématiques de son propos. L’homme ci-dessus, Guy Piron, tient ses mains en suspens au dessus d’une photo de cadavres dans un magazine, n’osant le toucher, le reconnaître.

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En réponse à la question de la photographe (à Naves, le 11 juin 2009), il dit ‘C’est la Tunisie’, c’est la photo d’un massacre dans un village tunisien auquel il a participé; la photo du magazine ‘La Charte’ représente en fait des cadavres dans un camp de concentration nazi. Une autre photographie montre, dans une vitrine du Musée des armes de Tulle, côte à côte, deux pistolets mitrailleurs allemands (Bergmann MP18.1 et MP40), trois pistolets mitrailleurs anglais STEN (MK2, MK5 et un fabriqué en France par la Résistance) et plusieurs MAT-49 fabriqués à Tulle et utilisés, eux, en Indochine, en Algérie et à Suez en 1956 : cette juxtaposition, ce regroupement en dit plus long que tous les discours. Comment distinguer la victime de l’oppresseur, quand l’un peut devenir l’autre ?

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Le travail d’Ahlam Shibli n’est pas une dénonciation, un réquisitoire, une équivalence forcée des deux situations (trois si on prend en compte celle d’où elle vient); la plupart des photographies montrent des hommes et des femmes aujourd’hui, chez eux, montrant des objets, des photos, des papiers de leur archive privée. Ce travail sur la mémoire fait surgir l’archive dans l’image (et l’artiste a voulu accompagner chaque photographie de longues légendes explicatives*); voici par exemple Françoise Bonneau à Tulle le 28 mai 2009. Offrant l’apéritif, elle montre la tenue rayée de son père, déporté à Dachau le 10 juin 1944, et une photo de lui, chasseur alpin, qui, de retour des camps, servit en Indochine.

Certains des personnages d’Ahlam Shibli sont d’origine algérienne ou vietnamienne, et content leur histoire, celle de leur père travailleur forcé, celle de leur mère échappant aux exactions de l’armée française, celle du racisme ordinaire qu’ils ont subi. Deux des 99 pendus étaient algériens : si le nom de l’un a subsisté, Ahmed ben Mohamed -mais rien d’autre sur lui que ce nom-, l’autre n’est connu que sous le pseudonyme de Gaspard : ce n’est pas sur eux que l’histoire commémorative s’est penchée. Comment se définit la patrie, l’identité nationale ? Quelle relation entre l’identité et la possession d’un territoire, d’un ‘chez soi’ ?

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Parfois, l’histoire s’inscrit dans la chair même : blessures, cicatrices, mais aussi mémoire. Cette photographie à Tulle le 2 juin 2009 montre un double effet de mémoire : la petite photo tenue par l’homme représente Pierrette Barrat-Arnal, infirmière résistante, présente, 65 ans plus tard, à droite de la photo de Shibli. L’homme jovial, Michel Trésallet, a le numéro 77476 tatoué sur son bras, mais il est trop jeune : c’est son père Louis qui fut déporté et mourut au camp d’Hersbruck en novembre 1944. Le fils a voulu porter dans sa chair la marque du drame de son père, pour ne pas oublier, pour se rappeler la valeur de la vie.

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Il n’est guère étonnant qu’une artiste palestinienne de 40 ans, ayant vécu toute sa vie sous l’occupation israélienne, ait été sensible à ce sujet : comment les victimes, les enfants des rescapés deviennent à leur tour bourreaux, colonialistes, oppresseurs, est un sujet qui ne pouvait la laisser indifférente. Un étage du château présente un de ses travaux plus anciens, de 2002/2003, Goter (al  Naqab). Ahlam Shibli, toujours préoccupée par la question du ‘chez soi’, montre ici les Bédouins du Naqab (Neguev en hébreu),

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dont la moitié (55 000) ont été expulsés manu militari de leurs terres et de leurs villages et contraints à vivre en ‘prolétaires urbains’, regroupés dans des cités ‘modernes’ : une citation de Moshé Dayan de 1963 ouvre l’exposition, promettant aux Bédouins le bonheur : pouvoir ”rentrer chez eux le soir et mettre leurs pantoufles” et avoir désormais  des enfants aux “cheveux correctement peignés”, le tout “sans coercition, mais avec une direction claire” afin que “le problème bédouin disparaisse”. Cette épuration s’est bien sûr accompagnée d’une appropriation de leurs terres par les colons juifs.

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Ceux qui sont restés malgré tout dans le Naqab vivent dans des villages interdits, dépourvus de toute existence légale, sans infrastructure et périodiquement démolis par l’armée, leurs cultures sont détruites par des épandages toxiques, leur existence est niée. Ce sont eux qu’Ahlam Shibli a photographiés, leurs vestiges, leurs maisons précaires, leurs intérieurs gardant encore des traces de leur vie nomade antérieure, tapis, tentures et cousins, leur structure sociale recréée tant bien que mal, en dépit de toutes les occupations, de toutes les destructions, invincible. Ces enfants mal peignés résistent eux aussi.

Goter est une déformation de l’ordre en anglais Go there, ordre donné par l’occupant, par le colon, équivalent actuel du Raus d’il y a 70 ans.

*Les titres donnés ici sont ceux du livre, légèrement différents de ceux dans l’exposition. Photos de l’auteur, excepté la dernière.


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