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BHL “définitivement” entarté ?

Publié le 26 mai 2010 par Savatier

 Depuis le 17 mars 2006, Bernard-Henri Lévy n’avait plus été la cible des attentats pâtissiers perpétrés par le facétieux Noël Godin, alias Georges Le Gloupier. Avec sept entartages en vingt et un ans, celui que Pierre Assouline nomme, non sans humour, « le philosophe (sic) » aurait pu, à bon droit, revendiquer son inscription au livre des records. L’exercice lui manquait-il ? La publication, en février dernier, de son essai De la guerre en philosophie, dans lequel figurait la désormais mondialement célèbre (et malheureuse) référence à Jean-Baptiste Botul, lui permit en tout cas de s’auto-entarter dans les règles de l’art.

Mais aujourd’hui, la tarte à la crème a changé de dimension. Car, dans son essai, Critique de la déraison pure (François Bourin éditeur, 368 pages, 22€), le philosophe Daniel Salvatore Schiffer ne se livre pas à une plaisante provocation dans la lignée de Dada et des surréalistes. Son ouvrage se présente comme une charge, cinglante, savoureuse et particulièrement bien documentée, menée contre ce courant de pensée né à la fin des années 1970, connu sous le label de « Nouvelle philosophie », dont BHL est la figure la plus emblématique, parce que la plus médiatisée. Il convient toutefois de préciser que l’auteur ne s’attaque pas seulement à ce dernier ; d’autres philosophes font l’objet de vives critiques : André Glucksmann, Alain Finkielkraut et Pascal Bruckner, l’ensemble formant une sorte de « bande des quatre » – une appellation qui renverra, non sans cruauté, ces anciens sympathisants maoïstes à leur passé. Pour autant, BHL demeure le sujet principal de cet essai qui faillit (en raison, peut-être, de cette particularité) ne pas voir le jour, comme il est expliqué ici.

Critique de la déraison pure n’est, certes, pas le premier ouvrage à s’attaquer de manière frontale à Bernard-Henri Lévy et à son « système ». Sans doute est-il écrit dans le style polémique propre au pamphlet. Cependant, la démarche s’impose par sa singularité, dans la mesure où l’auteur s’intéresse bien moins à l’homme qu’à ses idées. Il serait ainsi vain de chercher dans ce texte des développements ironiques sur son palais de Marrakech ou les palaces dont il est un habitué et qu’il se plaît lui-même à évoquer dans certains de ses articles. Daniel Salvatore Schiffer préfère analyser les concepts, décortiquer la pensée, décrire les méthodes de travail. Son essai acquiert donc une portée qui, sur le thème qu’il traite, ne connaît, aujourd’hui, aucun équivalent. Le lecteur ne se voit pas imposer de stériles querelles de personnes, il assiste à des confrontations d’idées. Le nombre de notes de bas de page (plus de 400) atteste en outre du sérieux de l’entreprise.

Une telle approche, par la crédibilité qu’elle induit, se révèle d’autant plus redoutable, voire dévastatrice. L’auteur passe en revue les multiples livres publiés par BHL depuis La Barbarie à visage humain. Non content de porter sur ces textes – dont il cite des extraits pour mieux mettre en lumière contradictions et multiples erreurs – un regard critique, il s’appuie encore sur des commentaires d’intellectuels, tels Raymond Aron, Marcel Gauchet, Régis Debray, Gilles Deleuze, Pierre Vidal-Naquet ou Pierre Bourdieu, qui n’ont jamais caché les sérieuses réserves que leur inspiraient les travaux du « philosophe » médiatique. Certains mots ne manquent ni de pertinence, ni de férocité ; ainsi Raymond Aron : « Vint ensuite Le Testament de Dieu : la prétention démesurée du titre, du livre tout entier, les jugements catégoriques sur Jérusalem et Athènes, fondés sur une érudition de pacotille […]. Combien de Français échappent à la vindicte de ce Fouquier-Tinville de café littéraire ? »

Patiemment, avec méthode, Daniel Salvatore Schiffer démonte les concepts de BHL, en souligne la subjectivité souvent aveugle, le dogmatisme dangereux, l’influence que son narcissisme exerce sur eux. Il dénonce ses manipulations textuelles, ses travestissements des faits, ses interprétations abusives destinées à soutenir des thèses fragiles, ses attaques gratuites contre des auteurs mal ou non lus (Péguy, Paul Valéry), ses anathèmes lancés contre ceux qui auraient l’impudence de ne pas partager ses positions.

Parmi le « corpus behachelien » fermement contesté par l’auteur, on note, entre autres, le délire développé dans L’Idéologie française, fondé sur un parti pris et une confusion entre fascisme, pétainisme et nazisme, l’engagement manichéen et quasi hystérique pour la Bosnie du peu recommandable Alija Izetbegovic (auteur d’une Déclaration islamique que ne renieraient pas les intégristes les plus extrémistes) qui fait l’objet d’un long développement, la pantalonnade géorgienne de 2008 sur fond d’article, selon plusieurs témoins, assez piteusement bidouillé ou l’engagement pro-américain sans nuance. J’ai beaucoup regretté que Daniel Salvatore Schiffer ne se soit pas arrêté sur un autre article publié par le « philosophe » dans Le Monde du 27 juillet 2006, l’ahurissant La Guerre vue d’Israël, à mi-chemin entre le tourisme de propagande et l’exercice d’autopromotion, que j’avais eu l’occasion de commenter ici dans le premier des six papiers que j’avais consacré, l’an dernier, au Liban.

Critique de la déraison pure invite à la réflexion ; l’essai se lit facilement, aidé en cela par un style de polémiste à l’humour grinçant. Toutefois, l’auteur situant le débat au niveau des idées, certains passages pourront sembler ardus au lecteur ne possédant pas de solides bases de philosophie. Tel est le cas des textes concernant Kant et Hegel ; tel est surtout le cas du chapitre VII, consacré à Sartre et à Levinas. Pour autant, ces quelques pages ne doivent pas dissuader d’aborder ce livre, dont l’argumentation étayée remet fermement en question ce fragment de « pensée germanopratine » en soulignant combien ses promoteurs ont pu, presque constamment, se tromper. Pierre Desproges l’avait dit en son temps, jouant sur les mots : « la Nouvelle philosophie, c’est comme la nouvelle cuisine, c’est pas du tout cuit » ; ici, l’auteur exprime différemment une opinion similaire : il voit dans ce mouvement un « Titanic de la pensée » dont le bilan est accablant.

Et, finalement, il s’interroge – tout comme son lecteur : « Bref, à se demander comment le complexe intello-médiatique français d’aujourd’hui peut encore s’enticher, à l’aube du XXIe siècle, de pareille imposture, sinon arnaque, culturelle. » Peut-être la réponse réside-t-elle dans cette analyse de Régis Debray : « Nous avons les divas que nous méritons. Le fric, l’image et le lieu commun sont les trois pilotis de notre système social. BHL réussit la synthèse. Il mérite sa place ».

Illustrations : Daniel Salvatore Schiffer (D.R.) - BHL entarté (D.R.). 


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