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Liturgies du codex Faenza 117 : à la fois familier et étrange

Publié le 08 décembre 2007 par Philippe Delaide

Faventina, le dernier album de l'ensemble Mala Punica, sous la direction du flûtiste Pedro Memelsdorff, regroupe une série de pièces de musique liturgique tirées du Codex de Faenza et dont les manuscrits ont été miraculeusement préservés à La Bibliothèque Communale Manfrediana de Faenza.

Il s'agit de diminutions musicales, ou, pour reprendre le terme de Pedro Memelsdorff, de gloses musicales. Le principe est de partir de mélodies simples et de les compléter par une série de variations qui, comme les décorations en bordure de page ou sur le cadre d'un tableau, viennent apporter des ornementations permettant de compléter, révéler, voire contredire la ligne mélodique principale.

Je propose de vous renvoyer vers l'excellente note du blog le Jardin Baroque sur le contexte historique et musical de ces pièces et sur une analyse très complète.

Ici, tout l'enjeu est de se risquer à interpréter, au sens littéral du terme, une musique, à la frontière des XIVème et XVème siècle, transcrite essentiellement via des tablatures et où s'est produite une rupture complète dans la transmission orale des règles d'instrumentation et d'interprétation.

Faute de références, je recommande alors de prendre ces pièces telles qu'elles se présentent à nous avec le parti pris esthétique de l'ensemble Mala Punica.

Ce que l'on écoute alors est un mélange singulier de familiarité (principalement liée à la trame mélodique principale soutenue par le plein chant qui nous renvoie au chant grégorien) et d'étrangeté, de singularité (associées quant à elles aux ornementations presque hypnotiques, soit au clavicymbalum, soit à l'orgue ou aux deux).

Cette musique, à l'origine sacrée, révèle une empreinte particulièrement profane, voire une sensualité étonnante (ex : l'Alleluja Ego sum pastor bonus de l'Ordinarium missae- piste 5 : où s'entrelacent les voix masculines et féminines dans un élan majestueux).

L'interprétation inspirée et engagée de Mala Punica nous révèle tout le mystère de ces pièces inclassables dans notre référentiel musical. On se trouve plongé dans un monde extraordinaire et qui nous pousse à penser que la musique médiévale tardive était certainement d'une bien plus grande richesse harmonique que l'on pouvait l'imaginer.

Parmi les pièces les plus représentatives de ce mystère, dans le registre de cet appel nocturne et séculaire des voix profondes et étranges, j'ai noté particulièrement le Kyrie Orbis factor de l'Ordinarium missae, où des voix féminines, lointaines, murmurées, agissent comme des vagues sombres, sous la pluie fine des ornementations du clavicymbalium. Il y même quelque chose d'intemporel dans cette musique.

L'introduction du Per verità portare (Cantasi come) avec la voix de la soprano doublée par la flûte virtuose de Pedro Memelsdorff, reproduisant presque le même timbre, est fascinante. Viennent ensuite, comme par un effet de tuilage, une deuxième voix de soprano et un contre-ténor.

L' Ad vespras s'avère quant à lui d'emblée fervent et déclamatif. C'est encore une autre atmosphère qui nous est suggérée, plus intense encore et où les ornementations jouent un rôle presque obsessionnel, nnivrant, les voix à l'unisson se révélant par vagues successives.

Cet album ne mérite absolument pas une écoute distraite car il peut alors s'avérer irritant du fait des ornementations permanentes découlant de cet exercice de réduction. Il demande de la disponibilité, un esprit prêt à s'imprégner de cette part de mystère qui ne se révèle qu'au prix d'un minimum d'effort. Ce disque que certains jugeront peut-être trop ésotérique résulte en tout cas d'un exercice esthétique formidable et complètement défendable.

Indéniablement à découvrir.

Détail du disque sur le site du label Naïve avec la possibilité d'écouter des extraits.

Faventina - Musique liturgique du Codex Faenza 117 - Ensemble Mala Punica - Direction Pedro Memelsdorff - Label Ambroisie - Distribution Naïve.


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