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Chéreau, ou la persécution du regard

Par Timotheegerardin
Chéreau, ou la persécution du regard

Article paru chez KINOK


L'ambiance de promiscuité moite et froide qui hante les premiers instants de Persécution, dans un métro parisien, est une parfaite introduction au film dans son ensemble. Comme dans un métro, où des corps inconnus s'imposent à nous, parfois brutalement, où des visages font buter le regard, par quelque indéchiffrable expressivité, il nous faut endurer dans ce film de Patrice Chéreau les corps disgracieux de ses personnages, leurs visages trop ou pas assez parlants.

La première persécution est assurément celle du regard. Il s'agit, tout simplement, de regarder les choses de trop près. Il y a trop de gros plans dans Persécution, on voit de trop près la mâchoire préhistorique de Romain Duris, le profil prognathe de Charlotte Gainsbourg et la gueule inhospitalière d'une poignée d'inconnus – dont l'une, qui essaie de sourire à une mendiante, se prend une gifle bien sentie, comme en réponse à son humanité agressive, ce visage intrusif. Le spectateur, dans la situation qu'installe Chéreau, est à la fois celui qui se prend la gifle et celui qui a envie de la donner.

Et que voit-on donc de si près? La torture des sentiments. Ce qui agite le visage de Romain Duris, dans le mutisme rarement brisé de remarques heurtées et parfois fendu d'un grand sourire ambiguë, c'est une douleur ceinte de mystère. Une douleur qu'on ne veut pas connaître pourtant, que l'on veut juste fuir avec ses grimaces, ses spasmes dépressifs et son espèce de massivité répugnante.

La persécution dont veut nous parler Chéreau – car, nous allons le voir, il y a tout un discours autour de cette torture – est multiple. Daniel est « persécuté » par un fou qui dit l'aimer à la folie, ou alors est-ce lui qui le persécute en le rejetant violemment; Daniel « persécute » Sonia (Charlotte Gainsbourg) en même temps qu'il l'adore, en lui demandant précisément ce qu'elle ne peut pas lui donner; Daniel et Michel – l'ami mollasson-déprimant – se persécutent réciproquement tout en s'entraidant. Bref, à démêler l'écheveau des sentiments, on comprend que les personnages n'aient pas une vie facile. Le problème est bien sûr que ce schéma, ce discours, ne dépasse jamais le stade de l'intention.

En choisissant la promiscuité contre la proximité, on se demande si Chéreau n'a pas voulu simplement susciter la haine du spectateur pour l'ensemble de ses personnages, en bloc. C'est qu'il y a dans Persécution une certaine manière de trop montrer sans vraiment rien montrer. Il y a une forme de distance absolue, y compris dans la bousculade de métro, y compris dans la scène de sexe entre Romain Duris et Charlotte Gainsbourg. Cela tient probablement à cette photographie glaçante, à cette teinte bleue qui est là comme un filtre infranchissable.

Tout l'art consiste alors à montrer suffisamment trop et suffisamment trop peu pour nous interdire de nous attacher à des personnages dont nous ne connaissons que la part la plus détestable. Charlotte Gainsbourg, qui a quasiment le rôle d'une vitre tellement elle est transparente, fait face à un Romain Duris opaque, aussi compliqué qu'elle est simple, aussi heurté qu'elle est douce. A eux deux ils représentent parfaitement le jeu de ce film, qui consiste à regarder la simplicité avec des lunettes obscurcissantes, comme pour donner au vide quelque prestigieuse complication.

Car l'impression qui l'emporte, quand on voit Persécution, c'est celle d'un grand jeu de mime tragi-comique. Le goût des paradoxes et des contraductions, les « je t'aime moi non plus », « je t'aime trop pour t'aimer vraiment », « je déteste l'humanité car elle ne veut pas que je l'aime » tourne assez rapidement à la pose. Le thème même de la persécution, qui veut rapidement dire tout et n'importe quoi, se pose comme le symbole d'une psychologie fantasmée et sacralisée – véritable peste d'un certain cinéma français.


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