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Rollers d'enfer !

Par Jmlire

Rollers d'enfer !" Beaucoup de choses se heurtent dans ma tête C'est un confus mélange. J'essaye d'y mettre de l'ordre. C'est bien difficile. Hier soir, quand je suis rentré à l'appartement, tu dormais... Je t'ai regardée longtemps, sans un bruit, dans l'ombre bleue de ta chambre. Tu avais un bras tendu près de ta tête, et tes doigts par moments bougeaient comme s'ils cherchaient à saisir des morceaux de rêve. Je t'ai embrassée sur le front, trois fois, et puis j'ai refermé la porte.

   La baby-sitter était étendue sur le canapé du salon et regardait des clips où des chanteurs avaient des gestes de pantins en montrant des cars de police calcinés. Les paroles des chansons disaient que la " société  [était] trouée " et que " les keufs [ étaient ] à déchirer ", que " les bourgeois ne [savaient ] que bouffer , et qu'il fallait tous les " enculer ". Elle avait mangé des hamburgers et des frites et la pièce était pleine des relents d'oignons, de graisse froide et de sauce. Sur l'écran, les membres du groupe se trémoussaient toujours, et palpaient leurs sexes au travers de joggings d'une éclatante blancheur.

  " Ah c'est vous ! " Elle s'est assise, m'a souri, et j'ai vu une fois de plus ses canines inférieures sur lesquelles elle a fait graver deux serpents qui montrent leurs crocs. Elle m'a donné de tes nouvelles : " Ah, j'vous dis pas, lap'tite était  véner à donf ce soir, elle m'a fait une vraie daube avant de dormir ! J'sais pas pourquoi ! et puis elle s'est prozac d'un coup sur le canapé quand y'a eu Joe Star à la télé, y déchire trop ce mec, d'la balle !, il l'a tendue la young !d'la bombe ! Bon... Je m'arrache ! J'veux pas les rater ! On est vendredi vous savez ! "

  Oui, vendredi. La baby-sitter s'est levée a ramassé ses rollers, m'a laissé les déchets de hamburgers et le reste de frites froides sur la table du salon. Je l'ai raccompagnée jusqu'à la porte et lui ai donné le billet de cent francs qu'elle avait gagné en mangeant des aliments aux odeurs douceâtres, en jetant un oeil de temps en temps sur toi tout en écoutant des chansons de rap.

  J'ai fermé la porte en me demandant comment elle pourrait bien les rater, ses dix mille semblables venus des quatre coins de Paris et qui chaque vendredi patinent durant des heures  les uns à côté des autres, encadrés par la police et par des ambulances.

  Je les ai vus une fois, il y a cinq semaines. Je ne savais pas que çela existait. Le grand anneau mouvant est passé devant moi, sur le boulevard de Sébastopol, comme une armée d'un âge futur, casquée de plastique fluorescent, les genoux et les coudes grossis de protections solides. Il n'y avait, me semble-t-il, aucune parole, seulement le sifflement doux des milliers de roues sur le bitume, et le bruit de la cadence régulière.

  Car tout était régulier en eux, régulier et en même temps exalté, à l'image de leurs yeux tendus vers le dos de celui qui les précédait. C'est bien cela qui m'avait fait peur, qui m'avait glacé, cet ordre, cette discipline et ce plaisir muets. Je m'étais dit que le grand serpent hebdomadaire pouvait aller dans Paris ainsi tout aussi bien que vers une fosse, et que chacun de ceux qui le constituaient ne dirait rien, vraiment rien, en tombant. Il m'avait alors semblé voir un immense troupeau sous l'emprise d'une drogue inconnue. J'avais pensé à de très petites créatures, à des soldats mécaniques pour l'instant sans fusil, et qui allaient d'un pas nouveau célébrer le culte d'un chef encore absent.

  J'en avais été effrayé. Terriblement...

Rollers d'enfer !

  Il m'avait fallu entrer dans un bar pour y boire quelque chose de fort. La serveuse m'a servi une Suze. " Vous avez une tête à boire de la Suze ! " M'a t-elle dit alors que je ne savais pas quoi choisir. J'ai bu l'amertume en fermant les yeux. J'ai vu des prairies, des alpages parsemés de fleurs jaunes. Ta mère aimait beaucoup les gentianes. Elle disait que c'était des fleurs abandonnées, et que c'était bien injuste.

  Le cortège serpentin était précédé par les gyrophares des voitures de police qui ouvraient la route à moins qu'elles ne fussent là que pour l'encadrer, le diriger, en faire ce qu'elles voulaient. Et puis derrière, tout à la fin, les ambulances des pompiers ramassaient les blessés, pansaient les genoux meurtris, les crânes bosselés, enlevaient les morts peut-être, tant je me persuadais qu'il devait y en avoir, et qu'on les cachait ceux-là, très vite, sous les plaques d'égout ou dans les pissotières en plastique que Jean-Claude Decaux a vendues à toutes les mairies de France pour remplacer les élégantes vespasiennes en fonte et fer forgé qui n'existent plus que sur les très anciennes photographies de Marville."

Philippe Claudel. extrait de " J'abandonne " Balland 2000, et Stock 2006  

  http://pagesperso-orange.fr/calounet/resumes_livres/claudel_resume/claudel_jabandonne.htm

  http://www.axelibre.org/livres/philippe_claudel.php  


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