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L'histoire à l'ère des technologies numériques : entre le pouvoir et le savoir

Publié le 06 juillet 2010 par Paule @patty0green
Je me suis assise tout près de l’écran géant, mais de dos à celui-ci. C'était comme s'ils étaient tous en train de regarder le théâtre de mes intentionnalités, pour parler comme Husserl, comme s'ils anticipaient chacun de mes mots. J’aurais dû m’en douter : quelle idée d’aller rédiger ma thèse dans ce café hyper fan de foot! Mais j’avais vraiment envie de leur boisson italienne à la framboise.
Mon public était totalement déchaîné aujourd’hui, je pouvais entendre des oh! Ah! Wouuuu! Bouuu! alors que plus d'idées que de sagesse me traversaient le corps.
Puis m'est venue cette réflexion parallèle sur la discipline de l'histoire à l'ère des technologies numériques. Car l'histoire des petits événements comporte toujours le risque de devenir n'importe quoi et je déteste le n'importe quoi. Je prends toujours pour acquis que, lorsqu'il y a une ouverture vers la collectivité, les choses se raffinent. Mais c'est faux, l'histoire est essentiellement un bricolage individuel, c'est bien ce que ma formation d'historienne de l'art m'a apprise. Je me rends compte que beaucoup de gens croient fermement (sans penser qu'ils sont simplement en train de croire) qu'ils peuvent tout faire parce qu'ils en ont les "moyens" , c'est-à-dire, un espace pour publier, un centre qui soutient leur travail. Le pouvoir, c'est une chose, le savoir, c'en est une autre.

Alors mesdames et messieurs, ma pensée du jour :

De pair avec l’émergence de la documentation sur le réseau Internet, l’expertise de l’historien, qui avait autrefois l’exclusivité et l’autorité quant aux sources qu’il diffusait, est de plus en plus questionnée. Dans le cadre du projet de l’encyclopédie Wikipédia, par exemple, les disputes entre historiens et non historiens sont extrêmement fréquentes et elles ont tôt fait de décourager les premiers qui proclament que leur bagage méthodologique n’est pas reconnu. Jimmy Whales, l’un des fondateurs du projet, mentionne effectivement qu’il y a une forte tendance, au sein des discussions en ligne, à ne pas respecter l’histoire comme discipline professionnelle.

Dans un souci d'objectivité, une politique interdisant la publication des recherches personnelles des participants dans l’encyclopédie repousse l’historien en même temps que tout ce qui entoure sa crédibilité en dehors du circuit de cette publication en ligne. Wikipédia est pourtant devenue une source pour la recherche universitaire, du moins, pour les étudiants de premier cycle à qui il faut sans cesse répéter qu'il peut être un point de départ à leur recherche, mais en aucun cas une source fiable pour un travail abouti. Derrière cette politique absurde, il y a la croyance erronée suivante : ce qui s'y trouve n'est pas une « version », elle n’est pas accompagnée d’une recherche personnelle ou, du moins, d’un horizon de connaissances personnelles qui en font la visée. Et une autre croyance en découle : parce que tout le monde peut faire, tout le monde sait faire de l'histoire. Cela se répercute bien au-delà de Wikipédia, car même dans les milieux universitaires, je pourrais témoigner de milliers de situations dans lesquelles mes compétences d'historienne n'ont pas été convoquées, des situations où l'on aurait pu carrément m'exploiter ;)

J'oscille sur la mince frontière entre la discipline et l'indiscipline, l'histoire de l'art (historien) et la remix culture (tout un chacun), car je n'ai pas envie d'être campée d'un côté, toute rigide, mais surtout parce que j'apprécie les deux aspects pour des raisons différentes et peut-être complétementaires. C'est un peu risqué, mais il me semble qu'à l'ère des technologies numériques, l'historien se doit de mettre de côté un orgueil mal placé et d'exercer ses talents de fildefériste.


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