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Récit à chute.

Par Laurelineamanieux
Récit à chute.J'étais prise au dépourvu. Dans ce bureau où nous préparions une lecture sur La Chute de Camus pour le public de la médiathèque de Rome, où tout était en désordre, les feuillets, les livres entassés, les chaises couvertes de manteaux avec les sacs traînant à nos pieds – tout, sauf une clarté franche sur ce roman de Camus que je maîtrisais bien. Je n'attendais donc pas d'autres surprises qu'un émerveillement renouvelé pour son style qui osait encore porter une vision engagée du monde.
Je lus à voix haute la scène où tout bascule pour le personnage principal. Clamence traverse le pont Royal à Paris, croise une jeune fille, s'éloigne et tout à coup, il entend le bruit d'une chute d'un corps dans la Seine ; la fille s'est suicidée, Clamence ne tente pas de la sauver : "je ne prévins personne". Par la suite, la vie de Clamence se dégrade inexorablement.
Frisson, silence : la lecture a tourné comme une clef dans la serrure ; une porte s'ouvre sur un gouffre.
De ce gouffre, le récit de Gilles surgit comme le chant d'un coq à l'aube. Avec des mots en batailles imitant ses cheveux, un voix de ténor drapée dans une cape invisible qu'il venait de rejeter sur son épaule en clamant :
J'ai vécu la même chose. Vous allez croire que je plaisante, mais pas du tout. En plus, je venais de lire ce roman de Camus, et vous savez quoi ? Je le considérais comme lié à moi par le sang, parce que mine de rien, j'étais né en 1956. Ne me regardez pas avec ces yeux amusés, c'est la date de publication de La Chute, 1956. Je ne l'ai donc pas lu au moment de sa sortie puisque je venais de naître mais vingt-six ans plus tard. Je m'en souviens bien parce que j'ai une théorie, celle des "Lieux des Livres", oui, quand on peut reconstituer, avec exactitude, l'endroit où l'on a lu une scène capitale. Par exemple, pour cette scène du suicide dans La Chute, j'étais dans le RER, je l'ai lue un matin en allant au boulot, je sens encore le craquèlement du mauvais cuir sous mes fesses, et le bruit des rames heurtées par les roues pendant que le wagon bringueballe, j'en oubliai le travail de bureaucrate qui m'attendait parce que mon pouls roula soudain plus vite que ce train de banlieue.
La Chute est un de ces livres qui vous fait pousser un oeil sur le front pour le restant de vos jours, j'appelle ça devenir multilope, par référence au cyclope : lui n'a qu'un seul oeil au centre du front, mais un oeil qui voit tout à 360 degrés, et bien voilà, la lecture, ça vous donne ça parfois, un oeil de cyclope en plus de vos yeux habituels.
Quelques temps après ma découverte de ce roman, je marchais en direction de Saint-Michel, c'était un chaud dimanche de Juillet, je ne pensais pas à Camus, même si je me méfiais désormais des ponts de Paris où s'abrite la mort. Leur arche a des courbes de faux qu'on aiguise.
J'avais donc mon oeil cyclopéen bien à l'affût, et tout en traversant le Pont-au-change en me tournant côté Seine pour admirer ses captures solaires comme autant d'ailes d'argent battant à la surface de l'eau, quelque chose clocha dans mon champ de vision.
Un petit tas de vêtements par terre, désordonnés. Quelque chose d'éclatant ensuite comme une grenade à la peau moirée lorsque les dents en percent le jus.
Il était midi, le soleil se tenait alors dans l'axe même de mon visage, dressé au-dessus de la Conciergerie, avec tout l'âpreté de l'été. Je portais bêtement une veste légère sur mon t-shirt qui me faisait ruisseler de sueur jusque sur mon short. J'ai ralenti mon allure, et ça ne m'a plus trompé, tout à coup, ça m'a même giclé aux yeux brusquement, le soleil lançait des appels de phares, ça sonnait comme une alarme de voiture, je vis le torse nu d'un homme sur lequel la peur rougeoyait, coupé en deux au niveau de la ceinture et flottant, à demi-fantôme déjà, dans la chaleur vaporeuse du plein jour. Cette moitié d'homme possédait encore des bras, arc-boutés à la rambarde du pont, mais prêts à lâcher à tout instant.
Je compris. Le gars avait enjambé le rebord de pierre. S'il se penchait trop en avant, tête la première, il se briserait la nuque, ou serait assommé pour couler au fond de l'eau sans connaissance. Une faux crissait dans l'ombre des arches sous nos pieds et me fit grincer les dents.
Je stoppai net. Me tournai de tout côté. Personne ne s'en préoccupait.
Les gens passent, vous savez, les parisiens, ils jètent un oeil, ils l'ont forcément vue comme moi, cette peau nue ; même sans avoir lu Camus, ils ont saisi, cet homme ne cherche pas à vaincre un record de plongeon dans la Seine, mais ils pensent, tiens encore un qui veut se suicider, c'est malin, ils baissent les yeux et continuent leur chemin, allez hop, un de moins.
Je balaie la sueur de mon front avec la paume de ma main. J'approche cet homme en sifflotant, air dégagé, tout va pour le mieux, et lui, il fixe l'eau, ça doit lui brouiller la vue à une pareille heure, je capte des marmonnements, sortes d'encouragements qu'il s'admoneste. Je vois enfin le reste de son corps : il est complètement nu.
Je dis : "eh bonjour ! Comment tu vas ?" Comme ça, cool.
J'essaie de mettre ma main sur son épaule, j'envisage de faire une ceinture de mes bras autour de lui.
"Ne me touche pas ou je me balance".
Je n'essaie plus. Je le ceinture avec des mots, je parle de n'importe quoi, ce sont des sensations qui me viennent à la bouche, j'évoque cette chaleur qui égaye le coeur, mais j'évite le "beau temps pour un bain", je parle d'une bière très fraîche par un temps pareil, et plus loin sur l'île Saint-Louis on aperçoit le glacier Berthillon, où se fabricent les meilleures glaces au caramel et beurre salée de la ville, marron n'était pas mal non plus mais ce n'était pas de saison, je sortai du film Rocky III et ce Stalone a de la gueule quand même, je ne faisais pas assez de sport, et lui ?
Seulement mon corps réel disparaît d'un coup de la conversation, comme si la scène se dédoublait.
"Tu ne vas pas faire ça" continue ma voix désincarnée. La conversation devient plus sérieuse, le soleil même s'est durci, le gars s'énerve et ses mains tiennent de moins en moins à la vie.
Mon corps agit sur une autre scène en parallèle : il tend en vain la main vers l'homme qui lâche la rambarde, il bondit, il voit nettement l'impact de la tête contre l'eau, comme une fleur solaire en surface, l'homme n'est sans doute qu'assommé,
"ça va s'arranger, tout peut encore changer... " poursuit ma voix toute seule.
Mon corps, lui, enlève juste ma veste, c'est con, mais il pense à des trucs pareils, que dans la poche intérieur de la veste, il a rangé mon portefeuille, avec mon argent, mes papiers, même si c'est une veste, vous voyez, d'été, mon corps doit l'enlever, la poser sur le pont avec les habits de l'homme en train de se noyer. En franchissant la rambarde, mon oeil de cyclope voit un gars s'approcher, avec sa guitare, l'air de rien, qui rangera ma veste dans son étui, portefeuille compris, l'argent je m'en fous, tant pis, mais les papiers ?
"On pourrait aller la boire cette bière ensemble, non ?" continue ma voix imperturbable, mais avec une lenteur de plus en plus profonde comme si les sons parvenaient de très loin, depuis des poumons devenus inatteignables.
Et si la hauteur m'assommait ? Mon corps a un mouvement de recul ; des tourbillons sombres se forment contre les piliers des ponts, à cause des remous de la chute, répercutés par les péniches et les bateaux-mouches, le capuchon de la Mort pointe hors de l'arche. Les papiers, ça se refait après tout. Mon corps plonge, sans savoir s'il est déjà trop tard.
Quand l'eau frappe les talons de mon corps, j'atteris de nouveau sur le pont. Je me secoue dans l'éclat du jour, je reviens complètement à moi. Je suis toujours en train de faire la conversation à un futur noyé. Trouve une solution, vite, avant que ça parte en...
J'improvise un morse avec mes mains, je fais signe à des gens derrière mon dos, le plus discrètement possible, il y a un petit attroupement maintenant, quelqu'un aggripe mon regard, me lance un geste en forme de combiné, il part en courant téléphoner d'une cabine publique.
Cela dura vingt minutes pendant lesquelles j'eus une conversation avec un futur noyé : ça ferait un bon titre de livres, non ? Ce ne fut pas son futur heureusement, il ne fut pas noyé, l'arrivée des pompiers le sauva.
La Chute reste un de mes livres-cultes, vous comprenez, à cause de cette aventure. Je ne sais pas dans quelle mesure je serais intervenu si je ne l'avais pas lu avant. Je ne saurais jamais si mon corps aurait réellement sauté à la suite du suicidé. Mais quand même ce roman, cet homme et moi traversant le pont, c'était une rencontre improbable, j'ai une théorie là-dessus aussi, sur la rencontre avec ses engrenages mystérieux : ce roman de Camus m'avait alerté comme un gyrophare. Ce jour-là, c'était ma vie aussi que je n'avais pas laissé tomber.
Laureline Amanieux, ©.

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