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Antoine Volodine, Songes de Mevlido

Publié le 30 janvier 2008 par Menear
Voilà un auteur que j'ai bien du mal à cerner : Antoine Volodine. Première lecture d'un de ses livres, il y a plusieurs mois maintenant, Des anges mineurs, impossible de m'accrocher à quoi que ce soit, je me suis vite découragé. J'ai réessayé avec son dernier roman, sorti à la dernière rentrée littéraire. Cette fois-ci je suis allé au bout, mais j'ai bien peur d'être toujours incapable de parvenir à le cerner...
Antoine Volodine, Songes de Mevlido

Le monde de Mevlido, c'est le nôtre, dans deux ou trois siècles. Pas réellement post-apocalyptique, pas franchement habituel non plus. On ne sait pas vraiment où on se trouve : les langues, les cultures, les noms, les références sont brassées ensemble dans un chaos inextricable qu'on ne comprend que rarement. Au niveau littéraire non plus on ne sait pas où on se trouve : aux frontières du fantastique, de la science-fiction, de l'anticipation, de la fable fantasque ou que sais-je encore. On ne sait pas. Et pourtant on est projeté là-bas dedans à deux cents à l'heure.
Chaos est un mot qui convient bien. Géographiquement : le monde tel qu'on le connaît semble éclaté, réorganisé par des guerres incessantes et des déploiements de réfugiés permanents. Le régime, on ne le distingue pas clairement non plus : des résidus de stalinisme peut-être, on renvoie certainement aux ghettos miséreux. Car Mevlido, personnage central du récit, vit dans l'un de ces ghettos, baptisé Poulailler Quatre. Et Mevlido, lui non plus, au fond, on ne sait pas vraiment qui il est, peut-être un flic infiltré chez les bolcheviques ou bien un bolchevique infiltré chez les flics. On sait juste qu'il y a longtemps, sa femme, Verena Becker, est morte quelque part, tuée par les enfants-soldats et qu'il vit avec une folle, Mayeela Bayarlag, qui le prend pour son ancien mari, tué par une attaque terroriste. On ne sait pas non plus si Mevlido rêve sa vie ou bien s'il vit dans ses rêves. On ne sait pas. On entre en territoire inconnu, incompréhensible sans doute, mais qui nous attire, qui nous tire vers lui.
Après « chaos », c'est le mot « mitigé » qui me vient le premier à l'esprit. Inégal, également. Parce que Songes de Mevlido est tout sauf un mauvais roman, ça c'est sûr. Mais au-delà, comment savoir ? L'intrigue qui se dévoile petit à petit passe son temps à revenir sur elle-même, à s'enrouler, à s'éfiler à mesure qu'elle progresse. Les personnages restent campés sur leurs positions mécaniques, ils obéissent souvent à des schémas primaires qui peinent à croiser ceux des autres (les dialogues sont souvent source d'incompréhensions permanentes : on se loupe, on se manque, on n'est jamais en phase les uns avec les autres), les évènements bien souvent n'en sont pas, et les enquêtes que l'on propose (impose) à Mevlido dans le cadre de son travail ne sont bien souvent que des impasses en puissance, voire même des excuses pour tromper l'ennui sans qu'aucune utilité ne transparaisse dans ces occupations (cf. les « réunions du Parti » auxquelles Mevlido doit assister en compagnie de vieilles bolcheviques visiblement inoffensives).
Alors que reste-t-il ? Quelque part, Songes de Mevlido me rappelle ces romans de l'attente écrits entre les deux guerres mondiales (Sur les falaises de marbre, Le désert des tartares et Le rivage des Syrtes tous trois étudiés en première année de fac). Ici, en l'occurrence, il s'agirait d'un roman de l'après. La guerre a eu lieu, l'humanité, de toute évidence, a perdu (anarchie, chaos, misère, et puis ces curieux oiseaux mutants que l'on aperçoit régulièrement, parfois même des personnage mi-humain mi-animal) et l'on attend ce qui doit suivre. Même si rien n'arrive. Même si le vide est roi. Même si au fond, la fuite réside probablement dans le rêve, dans ces songes que Mevlido subit et qui le rattache vraisemblablement à autre chose, mais quoi ?
La langue, elle aussi, est inégale, chez Mevlido. La langue est carnassière, certes, et de nombreux passages que l'on pourrait qualifier « d'ambiance » sont très forts. La crasse, la poussière, la misère, la déchéance, la ville vaincue, l'asphalte perforée ; tout ça on le ressent, le texte en exulte, c'est réussi. Mais parfois des chapitres entiers s'intercalent et brouillent le rendu général. Des passages entiers gèrent mal les lourdeurs, les approximations. Les adjectifs et les adverbes pullulent souvent, ce qui en soit n'est pas un mal, mais ça peut le devenir lorsqu'ils ne sont pas manié avec suffisamment de soin, d'adresse. Parfois les lourdeurs donnent envie de refermer le livre. Parfois les lourdeurs m'ont fait remarquer que si j'en avais été moi-même l'auteur, je n'aurais jamais laissé passer ça après mes relectures de premier jet. Impression personnelle.
D'autres maladresses entravent parfois le bon déroulement de la lecture, une autre forme de lourdeur sans doute : on le retrouve dans ces références que l'on perçoit d'abord lointaines et qu'on voit enfoncées à grand coup de marteau-piqueur histoire qu'on comprenne bien ce dont il est question (cf. le personnage de Maggie Yeung ou le renvoie au Maître et Marguerite par exemple). Au chapitre des incompréhensibles déceptions, également : toute la dernière partie où l'on s'enfonce sans comprendre dans les méandres d'un univers opaque et glauque et le problème est là : on ne comprend pas, on ne pénètre pas l'univers en question, on reste sur le côté du texte à dévisager sans pouvoir en capter les clés.
La structure du roman, elle, paraît parfaitement huilée et étudiée. Le rôle du narrateur y est prépondérant, ombre errante qui glisse au côté de Mevlido ou bien qui prend sa place parfois lorsque la narration bascule d'un « camp » à l'autre. Les passages du « il » au « je » au « tu » sont parfaitement bien gérés. Les intrusions du narrateur pas top inquisitrices. L'équilibre est bien maintenu. Parfois, on ne sait pas exactement qui parle et quand. Parfois, le texte reste opaque, parfois la langue attaque aux frontières du sens, mais ce n'est pas dommageable. Les néologismes « post-exotiques » de Volodine permettent, eux, de bâtir une cohérence générale entre les univers, les rêves, les lieux, les personnages, les subconscients. Idem pour l'utilisation méticuleuse de cette « écriture du slogan » que j'apprécie particulièrement dans la littérature contemporaine, comme on peut par exemple le remarquer dans l'extrait suivant.

J'en ai déjà parlé précédemment, mais il n'est pas inutile de souligner à nouveau son rôle dans notre histoire. La lune. Son rôle dans notre histoire. Tantôt elle éclairait nos mondes de ténèbres, tantôt elle les noircissait. Je parle ici au nom des Untermenschen et de tous. Elle pourrissait nos rêves d'insanes. Elle pourrissait nos rêves d'insanes et elle s'en fichait.
Sous ses reflets on nous voyait souvent nous allonger sans pudeur, hallucinés, frétillant du museau et du râble comme des chats malades d'amour, et, tandis que derrière nos paupières closes nos globes oculaires tressautaient, nous la recevions en nous, la sueur sourdant par tous les pores et incisives ou crocs claquant sans cesse les uns contre les autres. L'ivresse nous gagnait, la lune se fondait en nous. Elle se substituait à nous. D'autres fois nous nous languissions de la rejoindre coûte que coûte. Nous gravissions l'interminable escalier noir qui nous séparait d'elle, et, même si nous étions loin encore de l'avoir atteinte, nous délirions sur les délices que bientôt elle nous offrirait. A l'avance nous entamions sur ses chairs froides de vastes promenades, ou bien nous allions gésir sur ses immensités qu'on nous disait vierges et poudreuses. Pendant un instant les plus émotifs d'entre nous émettaient des râles de bonheur, mais à la fin une force toujours agissait sous nos consciences, nous poussant à la rejeter, à nous écarter d'elle et même à désirer sa destruction en tant que lune. Peut-être nous souvenions-nous des avertissements que nous avions reçus alors que nous étions encore en état de veille. Peut-être entendions-nous, même au fond du sommeil, les hurlements des vieilles de Poulailler Quatre qui nuit après nuit appelaient à une insurrection populaire contre la nuit. En tout cas, quelque chose toujours intervenait qui nous conseillait son meurtre.

  • UN ATTENTAT, MILLE ATTENTATS CONTRE LA LUNE !
  • SI QUELQU'UN COURT VERS LA LUNE, LAVE-TOI, TUE-LE !
  • SI LA LUNE APPROCHE, TUE-LA !
Antoine Volodine, Songes de Mevlido, Seuil, P.273-274.
Note : j'oublie volontairement tout le folklore « post-exotique » qui ne m'intéresse pas. De même que les considérations des derniers chapitres qui reviennent sur la genèse de l'oeuvre, fortement dispensables. J'oublie aussi ces mises en abymes finales qui ne servent pas à grand chose, sinon à inscrire ce roman dans tout le fouillis post-exotique de son auteur.
[Article également disponible sur Culturopoing]

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