Magazine Beaux Arts

Cadeaux de Noël et photos volées

Publié le 19 décembre 2010 par Marc Lenot

dimensions_mains1.1292787756.jpgCe week-end, le sous-sol du Centre Pompidou offrait de belles occasions de cadeaux avec un salon du livre d’artiste. J’ai en particulier aimé les livres illisibles de Claire Morel, transformant le livre en objet, la lettre en graphie, le sens en forme, et les petites boîtes des Editions du Peuplier, commandant à des artistes connus ou inconnus de petites editions-peuplier.1292787772.jpgcompositions sculpturales tenant dans une boîte à dominos : celle de Gottfried Honegger à gauche est comme un succédané de toute son oeuvre.

Mais, à part l’achat de cadeaux, l’intérêt principal était de pouvoir voir quelques-uns des livres d’artistes de la Bibliothèque Kandinsky, exceptionnellement accessible. Si j’ai rêvé, entre autres, devant le Opalka ou le Hadjithomas-Joreige que je ne pourrais pas (m’)offrir, si j’ai été séduit par la revue Lovely Daze de Charwei Tsai ou par les photographies de fans aimantés vers un hors-champ pathétique de Susanne Bürner (Only you), si j’ai adoré le Corso di Deculturizzazione d’Achille Ferrari (au programme pour chaque jour de l’année : “banalità, banalities, banalité”, et en exergue de ce calendrier : “La conservation du volume implique l’adhésion totale et inconditionnelle au programme pour toute la durée du cours. Toute adhésion partielle, intellectualiste, snobinarde donne automatiquement au possesseur du volume le droit de se définir un couillon.”), j’ai surtout découvert un travail très intéressant de la Brésilienne Rosângela Rennó. “2005-510117385-5“, c’est son titre, est le numéro de l’enquête de la police

renno.1292787837.jpg
carioca à la suite du vol de 751 photographies (et 195 autres documents) dans la salle d’iconographie de la Fondation de la Bibliothèque Nationale lors d’une grève des employés entre le 2 avril et le 24 juillet 2005. Vol spectaculaire : pas d’effraction, d’évidentes complicités internes restées impunies, un choix très judicieux et très réfléchi des oeuvres dérobées, et leur remplacement malin dans les archives par d’autres photographies afin de retarder la découverte du larcin, en un mot, un travail d’experts. Depuis, 101 photographies sur les 751 ont été récupérées ou restituées, et l’enquête suit son cours. Sur les photographies récupérées, on voit que les voleurs se sont efforcés d’effacer les empreintes indiquant l’appartenance à la Bibliothèque Nationale, timbres ou marques manuscrites,
93_versomarcferrezencouracadoriachuelo-b1.1292787872.jpg
abîmant ainsi les photographies. Rosângela Rennó a photographié le verso de ces 101 photographies, où on décèle quelques traces subsistantes, survivantes, où se voit parfois la mutilation, où se devine souvent par transparence l’image au recto, à peine visible, fantomatique. Le livre reprend, par lot restitué, toutes ces images de verso; ce sont des photos historiques, ici deux bateaux de la marine militaire brésilienne à la fin du XIXème siècle, par Marc Ferrez (à gauche Torpedeiro Sabino Vieira; à droite Couracado Riachuelo). Cette recherche de traces fantômes évoque pour moi les artistes qui ont travaillé sur l’envers des tableaux, de Cornelis Gysbrechts à Isabelle Le Minh, puis à Philippe Gronon, et aussi la mélancolie des oeuvres absentes (ainsi chez Sophie Calle et Melvin Moti). Le hasard a voulu que, juste après, devant un chocolat chaud, je lise “Disparition d’Orphée” de Claude Michel Cluny, une nouvelle sur la désintégration mystérieuse par le feu d’un tableau de Girodet en 1793, contée par Vivant Denon un soir de décembre 1824 (quelques jours après la mort du peintre) à Talleyrand, Vigny, Bertin et Ary Scheffer (reprise dans un objet calciné en 1987 par Arman).

(On peut voir quelques-uns de ces tirages de Rosângela Rennó dans l’exposition Elles, mais, bizarrement, elle ne semble apparaître ni sur le site, ni dans le catalogue de l’exposition). C’est un très beau travail sur la trace, la mémoire, la nostalgie qui m’a beaucoup ému.

Photos du stand des éditions Peuplier et du livre de Rosângela Rennó à gauche, de l’auteur.


Retour à La Une de Logo Paperblog

A propos de l’auteur


Marc Lenot 482 partages Voir son profil
Voir son blog

l'auteur n'a pas encore renseigné son compte l'auteur n'a pas encore renseigné son compte