Il me semble bien avoir vu, du côté de Strasbourg, pas mal de types qui spéculaient méchamment sur une scission prochaine de la Belgique. Certains d'entre eux s'attendent sans doute à ce que les institutions européennes soient définitivement rapatriées sur les bords de l'Ill une fois que wallons & flamands auront divorcé. Mais d'autres, je vous le dis, avancent masqués & voient dans le rattachement hypothétique de la Wallonie au territoire français une façon pacifique d'annexer un bon nombre de brasseries qui ne sont pas les leurs. A mon grand regret, beaucoup de mes amis en sont. Malheureusement pour eux Olivier Schrauwen n'est ni une bière d'abbaye ni même wallon. C'est couillon je vous l'accorde. La chose aurait pu être encore plus désespérée si ses livres n'étaient pas traduits mais, Dieu merci, en attendant les hypothèses politiques les plus absurdes, il est encore temps de découvrir ses merveilleux ouvrages & donc son dernier paru chez Actes Sud – L'An 2 en fin d'année dernière. Séance de rattrapage express. La matrice ésotérique du grand roman belge à venir est peut être une bande dessinée & son grand architecte, comme tous les alchimistes, porte une belle barbe.
L'homme qui se laissait pousser la barbe n'est pas de ces livres qui se résument ou qui se laissent avoir à la première œillade. Composé de huit histoires, de huit variations graphiques intenses, touchant à plusieurs reprises au magique pur & troublant, ce labyrinthe illustré réinvente, à sa manière presque confuse, une façon d'aborder les liens qu'entretiennent la réalité, l'imagination & leur représentation intime. La première chose qui nous parvient de ce livre singulier c'est un sentiment parcellaire de n'être jamais à sa place, quelque soit la dimension, quelque soit les contours. Cet homme à barbe est tantôt mélancolique, tantôt fuyant, docile, héroïque, muet, malade... mais jamais tout à fait lui même ou, au contraire, peut être un peu trop en fait. Les mouvements de fuite, d'effacements, se réamorcent sans cesse à chacune des parties comme si aucune conclusion n'était possible à cet état imparfait. 
Il faut y replonger plusieurs fois pour révéler le travail graphique inouï de Schrauwen, dont les clins d'œil géniaux strient le livre en sous-main. Il y a du McCay (peut être un peu moins que dans son premier livre, Mon fiston), du Emmanuel Guibert dans l'épaisseur évanescente des traits, du Lauren Weinstein dans le bleu nuit des cavernes, du Blexbolex dans les aplats de couleurs & du Kafka allégorique de partout. Il faut s'y reprendre à deux fois avant de voir surgir une cohésion secrète dans les interrogations de l'auteur sur les pouvoirs de l'illustration & de l'imagination, sur la manière dont l'une peu donner vie à l'autre & rendre palpable la moindre pensée, le moindre état défaillant. On a pu entendre ici ou là que la folie était une sorte de refuge au monde. Schrauwen propose l'imagination comme porte de sortie. Le livre se déchire en deux, du centre vers les extérieurs. S'ouvre alors les portes d'une hypothèse à peine sauvage : & si Olivier Schrauwen venait de fabriquer le sombre atlas psychanalytique de la Belgique ? Toutes les facettes de la mythologie belge sont éclatées en puzzle à grands coups de crayons d'un incroyable raffinement : la royauté (le portrait de Léopold II en morceaux sur la couverture), l'empire éphémère, l'unité schizophrène du pays, l'étouffant héritage graphique (peinture, bande dessinée, géographie mentale & linguistique) qui confine dans ces pages à un éclatement irréversible. L'explosion incessante de pastiches violés, recolorés, redessinés, détournés (sur le mode : ceci n'est pas une pipe) n'en est qu'une des expressions les plus visibles. L'interrogation de la puissance de l'imagination & de son influence sur la représentation de la réalité convergent de façon souterraine vers une remise en cause magistrale de cette identité morcelée (la couverture encore) & le tour de force d'Olivier Schrauwen réside précisément dans cette habilité à rendre toute cette complexité cohérente & harmonieuse. Juste un des plus beaux livres de 2010. ------------------------- Illustrations : Olivier Schrauwen
Magazine Culture
Histoires de Barbes
Publié le 21 janvier 2011 par Fric Frac ClubCes articles peuvent vous intéresser :
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