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Mélandri : Croquis Impressionnistes.

Par Bruno Leclercq

C'est sans doute à La Nouvelle Athènes, le célèbre café de la place Pigalle, que se tient la réunion relatée par Mélandri, dans Croquis Impressionnistes.

Croquis Impressionnistes

Mélandri : Croquis Impressionnistes.n café de la place Pigalle.

Nos amis les Impressionnistes intransigeants sont au complet. Les pipes sont allumées. Les cerveaux aussi. On discute le projet d'un nouveau règlement pour le salon de l'année prochaine.

Président : Falouppin, jaquette de chasse en velours éraillé, avec boutons à tête de cerf. - Assesseurs : Cabalorès, tête de modèle, fourrures (par trente degrés de chaleur) ; Ribeaucourt, chevelure mérovingienne. Peu de linge.

Mélandri : Croquis Impressionnistes.

Nota. - Quelques intentionnistes radicaux, accompagnés de plusieurs nuancistes incohérents et de deux ou trois j'm'enfoutistes, se sont introduits dans la salle.

Falouppin. - Messieurs, les peuples n'ont que la peinture qu'ils méritent !


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Cabalorès (Très éméché). - Falouppin, t'es un frère !

Falouppin. - Ne m'interrompez pas ! Tant que les jeunes peintres iront aux Beaux-Arts pour y subir une opération ophtalmique qui leur fait voir la nature à travers les lunettes ridicules de la Convention, la peinture ne sera qu'un mot !

O mon époque ! Je te devance... Nous te précédons. Qu'était-ce que Manet ? Un médaillé, un décoré, un classique ! Pourtant il était réprouvé par cette Ecole des Beaux-Arts, qui s'obstine à rester stationnaire. Je demande sa suppression !

Un j'm'enfoutiste. - Bravo ! Moi je suis de l'école des lézards (laids arts).

(Grognement sur plusieurs bancs.)

Cabalorès. - Falouppin, tu m'attendris. A moi ma vieille larme de Tolède ! (Il pleure dans son bock).

Ribeaucourt.- J'approuve hautement. Mais ceci n'est qu'un commencement de réformes. Le privilège s'installe partout. L'Etat choisit pour les acheter les oeuvres des artistes qui ont ce qu'on est convenu d'appeler


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« du talent ». Or, ces gens-là sont toujours sûrs de placer leurs productions chez les bourgeois. Le premier devoir de l'Etat c'est de n'acheter que les tableaux des inconnus, dont la vente serait impossible autrement.

D'un autre côté, la cimaise est vexatoire. Je demande sa suppression. Dans un pays d'égalité, toutes les toiles doivent être également bien placées. Le mieux serait de les clouer au plafond. De cette façon, le public ne serait pas prévenu pour ou contre les tableaux, selon la position qu'ils occupent. On louerait les quatre murs à une compagnie d'affichage, et le produit de cette location serait consacré à l'encouragement des arts.

Un grincheux. - Et les cadres ? Il y en a de luxueux, il y en a de simples, il y en a de

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pauvres ! Le bourgeois n'apprécie la valeur d'un tableau qu'après avoir supputé le prix de son cadre. On doit donc les supprimer – pas les bourgeois, les cadres. - De cette façon plus de jaloux ! Et songez que ça nous donnera beaucoup plus de place.

Un modéré. - Moi, je demande la suppression du public. (Mouvement.) L'honorable orateur qui vient de s'asseoir a fait une restriction en ces termes : pas les bourgeois, les cadres ! Quant à moi, je maintiens que l'élimination des bourgeois est beaucoup

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plus urgente. Nous voyons tous les jours un tas de têtes de veau qui regardent nos toiles sans comprendre. Quand on écoute leurs réflexions, cela vous donne les coliques de miserere. A l'avenir, toute personne sera tenue, avant d'entrer au salon, de crayonner le portrait du contrôleur. On n'admettra que celles qui pourront ainsi prouver leur compétence artistique.

Un chevelu. - De gustibus non est disputandum ! Il en est des couleurs et des lignes comme des odeurs. On ne doit pas en faire un sujet de discussion. Ma fleur favorite est le saucisson à l'ail. Je me suis laissé dire qu'il

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y a des femmes qui lui préfèrent la violette. Eh bien, il ne m'est jamais venu à l'esprit d'aller leur imposer mes préférences.

Cabalorès. - Quelle couleur prends-tu pour peindre une chemise blanche ?

Le Chevelu. - Du bleu de Prusse, parbleu !

Cabalorès. - T'es un frère !

Le Chevelu. - Eh bien, pour conclure, je n'ai jamais songé à imposer ma manière de voir au jury. De quel droit le jury viendrait-il m'imposer la sienne ? Cette prétention est tyrannique. Je demande la suppression du jury.

(Il se rassied, et supprime son bock.)

Une Voix de fausset. - Bravo ! Et qu'on supprime aussi les médailles. Ça ne sert qu'à embêter... les autres !

Un Sentencieux. - Tous les sujets sont dans la nature. Faudrait aussi demander la liberté du choix des sujets : voilà quinze ans que je suis retoqué régulièrement. C'est un parti pris. Cette année j'envoie un tableau porte-bonheur, espérant faire tourner la veine, ça représentait... une nature morte très étudiée. Titre : La garde meurt et ne se rend pas. Eh bien ! On m'a refusé ce souvenir de Waterloo !

Falouppin. - Le jury garde ses faveurs pour les demoiselles qui peignent des fleurs en pot, et pour les pseudo vieux maîtres qui continuent au milieu de nous l'Italie du XIIIe siècle. L'influence de ce pays est mortelle pour les arts.

Cabalorès (Hagard). - L'Italie... une

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botte qui a la forme d'un pays... supprimons-la !

Falouppin. - Plus rien à supprimer ? La séance est levée.

Un Ami de l'ordre. - Messieurs, Dispersons-nous. Le président se couvre.

Un Prudent. - Et c'est avec mon chapeau ! Je m'attache à ses pas. L'autre jour il a emporté mon parapluie sous prétexte qu'il est myope.

Un Fumiste.- Ton parapluie ?...

(Le café se vide lentement. Une demi-douzaine d'artistes restent seuls à fumer et à causer dans un coin.)

Ribeaucourt. - Messieurs, permettez-moi de vous le rappeler avec une noble émotion; nous avons fait de cette humble brasserie le café Procope du XIXe siècle. Pendant que le bourgeois infect roule ses yeux ternes deant les toiles de Bouguereau, c'est ici que nous venons affirmer l'impulsion vigoureuse que nous avons donné à l'art moderne. On le saura dans cent ans, il n'y a que nous !... Falouppin, passe-moi ma pipe.

(L'orateur est vivement félicité.)

Cabalorès (A Falouppin). - Ah çà ! Où diable perches-tu donc, maintenant ?

Falouppin. - Au Grand Hôtel, de minuit à six heures du matin. (Sourires d'incrédulité.)

Falouppin. - Parole ! Après la dernière crasse que m'a faite mon propriétaire, j'ai habité le bois de Boulogne. Mais il y avait des courants d'air, et puis ça pouvait me faire du tort aux yeux de ma clientèle... Les bourgeois sont si bêtes !...

Ribeaucourt. - D'abord c'est classique et mal porté. Ça ne se fait plus.

Falouppin. - J'ai trouvé mieux que cela... Je parle à des amis, n'est-ce pas ?

Tous. - En doutes-tu ? (Ils lui broient les phalanges.)

Falouppin. - Alors, il n'y a pas de danger que vous vendiez la mèche ! Donc à minuit je monte au Grand Hôtel, et je vais droit aux water-closets. C'est spacieux et bien tenu. On y est très bien pour fumer sa pipe. Il y a le gaz et l'eau. C'est là que je lis mes journaux.

Cabalorès. - Et tu y restes toute la nuit ?

Falouppin. - Jusqu'à six heure du matin. Alors je fais un brin de toilette et je vaque à mes affaires.

Cabalorès. - Mais tu dois être dérangé souvent ?

Falouppin. - Peuh ! Je pousse le verrou, et quand on farfouille dans la serrure, je crie de toute mes forces : « Il y a quelqu'un. »

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(Confidentiellement.) C'est très amusant. D'abord ça embête les bourgeois. Ils n'y comprennent rien ! Voici l'heure de la retraite. Je vous quitte. Venez donc me voir un soir. Je vous ferai les honneurs. (Il sort.)

Ribeaucourt. - Un bon enfant tout de même, ce Falouppin ! Quel fantaisiste !

Cabalorès. - Oui. Il n'a qu'un défaut, c'est de se prendre au sérieux. Comme homme je l'estime ; mais comme peintre...

Ribeaucourt. - Moi, comme peintre, je le déplore ! D'abord, il voit bleu. Sa Chloé a l'air de sortir d'une cuve de teinturier.

Cabalorès. - Et le paysage du fond donc !! (Silence expressif.)

Ribeaucourt. - En vérité, mon vieux, je

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ne vois dans l'école militante que deux hommes qui soient doués d'un véritable tempérament : Toi d'abord...

Cabalorès. - Non. Toi !

Ribeaucourt. - Et moi ! Toi, tu possèdes un sentiment exquis de l'harmonie. Tu fais chanter les tons... Moi je suis plus carré, plus brutal peut-être...

Cabalorès. - Tu es sublime ! C'est chaud et puissant comme du Ribera. Il faut bien en convenir, pendant que les autres n'écoutent pas : Il n'y a que nous ! Encore un bock ?

Ribeaucourt. - Merci, je te quitte, on m'attend à la Grand'Pinte.

(Exit.)

Cabalorès (Seul) . - Pauvre garçon ! Lui aussi se croit du talent ! Et dire que ça aurait fait un excellent employé dans les denrées coloniales... Quel dommage que notre chemin soit encombré de pareilles nullités ! Mais je leur passerai sur le ventre. Car enfin ils ont beau dire, il faudra bien qu'on en convienne un jour : Dans la peinture militante, en fait de vrai talent, il n'y a que MOI !

Nota. - Au moment où Cabalorès s'exprime ainsi, chacun des autres acteurs de cette scène est en train de se faire une réflexion semblable, conçue dans les mêmes termes, avec la même franchise.

Rideau.

Mélandri : Bazar à Treize. E. Dentu, 1885. 125 dessins de Henry Somm. 298 pages.
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Mélandri dans Livrenblog : Achille Mélandri, Hydropathe. Les Hommes luisants (Charles Cros).

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