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Frederike Unger/Jérôme Ferron, Showcase Trilogy : un vent de fraîcheur souffle sur Faits d'hiver

Publié le 30 janvier 2008 par Jérôme Delatour
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Frédérike Unger/Jérôme Ferron, Showcase Trilogy, Beauté plastique,
interpr. Emily Mézières (cl. Jérôme Delatour / Images de danse)

Ils sont mignons tout plein, ils ont l'espièglerie qui se lit sur le visage. Le site de la compagnie explique tout : Showcase Trilogy se compose de Beauté plastique, Laps et Let's Dance, qui évoquent respectivement l'idée de beauté, l'idée du temps qui passe et l'idée de vacuité. Pour Faits d'hiver, les trois parties ont été interprétées dans l'ordre inverse.

Je ne suis arrivé que dans les dernières minutes de Let's Dance. C'est un trio léger où l'on danse classique, mais classique un peu détraqué. Le Lac a des ratés. Au diable la perfection, semble-t-on nous susurrer, pourvu qu'on ait l'ivresse. Corps en fleurs, robes corolles ; prémices de raideurs plastiques. Vacuité ? Je ne la vois pas. Je l'ai peut-être manquée.

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Frédérike Unger/Jérôme Ferron, Showcase Trilogy, Laps,
interpr. Jérôme Ferron (cl. Jérôme Delatour / Images de danse)

Laps est le solo de l'homme en short. Il a un problème avec le temps. Comme dans la pièce précédente, les classiques sont chahutés. Ici, le Boléro samplé hoquète comme un disque rayé. Perfection encore, malmenée, répétitive, obsessionnelle. Le Boléro, comme un brouet de Jeux olympiques, avec tous les poncifs que ces jeux véhiculent ; paix des peuples, culte et surpassement du corps puissant. En même temps, cette danse est on ne peut plus sérieuse et ne s'interdit pas des pointes. L'homme plonge la tête sous l'eau. Ce doit être oppressant. Un petit jouet à ressort égrène l'eau, tandis qu'un réveil décompte les secondes.

Avec Beauté plastique, nous passons au Sacre : cette fois, c'est du sérieux. Le titre annonce la couleur. La beauté nue et si simple ne sera qu'entraperçue, porteuse déjà d'inquiétants signes d'idéalisation. Deux Eve, déjà infiniment fluettes, se juchent encore sur la pointe de leurs pieds ; gambettes raides, sourire arrêté au beau fixe. Quand leur pudeur se pare, c'est de feuillages artificiels, leurs hanches ceintes comme par un avant-goût de couronne mortuaire. Barbiefication inéluctable. Les voilà sacrifiées, prises dans la toile des apparences. Culotte et collants les masquent de pied en cap, ton chair et lipstick imposant un bâillon intégral. Le labyrinthe des Barbie, comme un magasin de porcelaine, minutera tous leurs gestes.

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Frédérike Unger/Jérôme Ferron, Showcase Trilogy, Beauté plastique
(cl. Jérôme Delatour / Images de danse)

Avec Showcase (vitrine), le spectateur ne sait sur quel pied danser. Beauté, jeunesse, fraîcheur le disputent au temps, à une critique indéfinissable, douce, des perfections modernes, Lac et Boléro compris. Cette dénonciation des apparences imposées par la société de consommation n'est certes pas nouvelle, et l'usage des collants, des perruques ou masques de comics pour dénoncer sa dictature et ses excès est un leitmotiv de la scène contemporaine. On pourrait crier aux poncifs : encore une parodie du Lac des cygnes ! Encore des Barbie et des collants sur la tête ! Ces temps-ci, la danse a vraiment la tête dans les collants : de Marco Berrettini, L'Opérette sans sou, si (2006)  au Switch de Thomas Lebrun (2007), pour ne prendre que des exemples très récents, sans oublier les Pixel Babes de Nicole Seiler (2006), qui rappellent furieusement la Beauté plastique d'Unger-Ferron... Quant à Barbie, souvenons-nous au moins de Jan Fabre et de son As Long As The World Needs A Warrior's Soul (2000).

Je préfère m'étonner de la récurrence, si insistante, de ces thèmes et de cette esthétique dans le spectacle vivant. N'est-elle pas symptomatique de l'éradication de nos mythologies anciennes, antique et chrétienne, au profit de la mythologie mercantile des Ronald et des Mickey ? Ces fils spirituels du père Noël, saint défroqué passé livreur de jouets, sont les idoles nouvelles faites pour peupler, d'autres diraient polluer, notre imaginaire. Leur immense Panthéon offre une nouvelle symbolique, universelle ("mondialisée"), pour illustrer nos passions et nos angoisses. Superman a vaincu Hercule ; Bibendum a distancé Mercure ; Barbie, massacreuse au beau sourire, a tué Eve et Narcisse. Dans toute Barbie un Chucky sommeille : enfermé dans sa prison urbaine, le corps contemporain est inquiet ; sa singularité, son histoire perpétuellement confrontés à la perfection de l'imagerie commerciale, industrielle, impersonnelle, infiniment reproductible, immortelle. Chassez le naturel, il se pourrait qu'il ne revienne plus jamais, ni au pas, ni au galop.

Avec Showcase, Frédérike Unger et Jérôme Ferron ont su trouver leur ton singulier, léger mais secrètement grave, usant simplement mais avec une certaine efficacité de la vidéo, tout en ménageant de beaux trios, duos et solos. Il faut citer, outre les deux chorégraphes-interprètes, l'épatante prestation de leur acolyte Emily Mézières.
Sans aucun doute, il faut désormais surveiller la compagnie Etant donné.

Showcase Trilogy, de Frédérike Unger et Jérôme Ferron (compagnie Etant donné), a été donné à Micadanses dans le cadre du festival Faits d'hiver les 21 et 22 janvier 2008.

Retrouvez ici Showcase Trilogy en images.

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