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Opinions sur Gauguin, 7e livraison : Antoine de La Rochefoucauld

Par Bruno Leclercq
Opinions sur Gauguin, 7e livraison : Antoine de La Rochefoucauld
M. Antoine de La Rochefoucauld.
J’estime que Paul Gauguin fut un noble et valeureux artiste, un de ceux dont l’œuvre « restera » et s’imposera pleinement à l’admiration de nos descendances/ - En notre temps de contrefaçon universelle, de fausse science surtout, il fut l’artiste que la Providence désigna pour exprimer quelques-unes d’entre les vérités immuables. Il sut dire dans un langage pictural, parfois rude, mais toujours exempt de dissimulation, que l’art est étroitement uni ç l’Idée, qu’une œuvre n’est belle que si elle reflète l’âme du peintre qui la conçut et l’âme de la Nature qui servit simplement de prétexte. Par ses toiles, d’essentielle ordonnance décorative, exécutées sans nul souci d’imitation, il montra l’inanité de toute objective recherche. – Nous devons être reconnaissant à Paul Gauguin d’avoir entamé le bon combat à une époque où beaucoup d’excellents esprits s’embourbaient encore dans les ultimes turpitudes du Naturalisme. Nous devons lui savoir gré et de ses tâtonnements du début et des exagérations voulues de la période où son talent parvint à l’apogée. Les uns comme les autres nous ramenèrent dans la voie droite et nous enseignèrent les choses qu’il fallait détester et combattre ; celles, au contraire, qu’il fallait admirer sans réserves. – Voici les principales raisons pour lesquelles j’apprécie la haute valeur de Paul Gauguin et de son œuvre :
1° Celle-ci m’apprit définitivement à ne plus m’intéresser aux niaiseries, aux roublardises des ‘officiels », gibiers faisandés d’Institut qui encombre les salons à jury et y font foi.
2° Gauguin osa, l’un des premiers, la « déformations » et méprisa la science de l’anatomie, les très discutables axiômes (sic) de la perspective ; par ses hardiesses de dessin, il discrédita quelque peu les illusoires « canons » professés dans les Académies où à la sinistre officine de la rue Bonaparte.
3° Ses décorations me firent comprendre davantage le génie des Maîtres qui l’avaient précédé. Descendant de nos grands ornemanistes des douzième et treizième siècles, il tenta de ramener notre art national à ses sources, en le débarrassant des funestes apports de la Renaissance italienne. Ainsi il demeure un artiste de la plus pure tradition ; et, pour ce motif, il a droit à la gratitude de ceux qui aiment avant tout la Patrie dans les manifestations de sa pensée. – Je m’abstiendrai d’analyser ici la doctrine de Paul Gauguin. Des littérateurs d’art, des amis qui partagèrent, en Bretagne, la vie du Maître, se sont exprimés à ce sujet avec toute la compétence désirable. Inutile donc de pasticher les lignes si parfaitement documentées qui furent écrites par un Aurier, un Octave Mirbeau, un Charles Morice, et, dernièrement, par M. Armand Seguin.
L’influence de Gauguin ne s’exerça, il me semble, que sur de rares artistes qui eurent l’intelligence d’unir leurs efforts aux siens, au lieu de céder, comme tant d’autres, au sentiment, contemporain par excellence, de la jalousie. Pour que son autorité se répandit au dehors, il eût été auparavant indispensable que la mentalité de l’homme moderne subit l’intégrale transformation, qu’il apprît à discerner le beau du laid, le noble du vulgaire, et surtout à repousser en bloc les insanes élucubrations d’un « Modern style » d’outre-Manche, de pacotille et de bazar. Mais quel sera ce critique d’art doué d’assez de clairvoyance, suffisamment indépendant, qui perfectionnera l’éducation de certain public, au point que celui-ci ne prendra plus les Grands et Petit Palais pour d’admirables bâtisses, les gares du Métro pour d’élégants chefs-d’œuvre d’originalité, Rodin pour un statuaire, MM. de la Gandara et Zuloaga pour des peintres, M. Besnard pour un coloriste, Lévy-Dhurmer et Cottet pour des stylistes, Henri Martin pour le continuateur du regretté Seurat et le successeur désigné de Puvis de Chavannes ?
Dans l’œuvre de Gauguin, les toiles qui me paraissent les plus fécondes en enseignements et les plus radieuses en beauté sont celles qu’il exécuta à la Martinique et en Bretagne : la Belle Angèle, la Vision mystique (lutte de l’ange), les Calvaires, Bonjour, M. Gauguin, demeurent inoubliables ; aussi certaine effigie d’Emile Schuffenecker entouré des siens.
L’homme chez Gauguin, sut égaler l’artiste ; celui-là ne s’abaissa jamais aux transactions infamantes. Il eut le grand mérite de suivre jusqu’à la fin la voie du symbolisme qu’il avait découverte, et n’abandonna point, comme quelques autres le firent, soit par découragement, soit par des motifs d’ordre simplement matériel, la cause artistique à laquelle il avait sacrifié si généreusement ses forces. Son exil volontaire en un coin d’île située aux antipodes du « monde civilisé » montre en quel dédain il tenait une société n’ayant d’autre idéal que le lucre, la gloriole, les sports imbéciles ou meurtriers.
J’aime à croire que certaines œuvres de Gauguin ne tarderont pas à figurer au Luxembourg, en bonne place, non moins de celles de Claude Monet, de Pissarro, de Renoir, d’Edouard Manet dont il sut interpréter jadis la sublime Olympia… ceci, en attendant que, d’ici une dizaine d’années, le Louvre s’honore par l’offre de ses cimaises… Mais quelle révolution, quel chambardement pour arriver à un tel résultat !
Je l’appelle de tous mes vœux, l’Homme de pure race, le Vengeur des talents persiflés, le Dictateur intellectuel qui nous débarrassera des mercantis du pinceau, des fausses renommées ; qui aura la belle audace de supprimer les Instituts, de cadenasser les Académies, d’abolir les jurys malfaisants, de mettre enfin un terme aux ignorantes routines et à la néfaste bêtise des gratte-papier de la direction des Beaux-Arts.
Antoine de La Rochefoucauld (1862-1959) fut l’un des fondateurs et le mécène du Salon de la Rose Croix en 1891. Il sera proche de Filiger à qui il versera une rente durant quelques temps, avec Jules Bois, La Rochefoucauld fondera la revue Le Cœur. Grand collectionneur il soutiendra l’Ecole de Pont-Aven et achètera de nombreux tableaux de ses membres.
Charles Morice, Mercure de France, N° 167, novembre 1903. Eugène Carrière - Jean Dolent - P. Durio - Fagus - Gustave Geffroy - Charles Guérin.

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LES COMMENTAIRES (1)

Par Jorge
posté le 02 novembre à 09:52
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j'ai choisi le camp de Sine9 je ne crois pas un seul inatsnt que Sine9, qui s'est tellement illustre9 dans le passe9 dans tant de combats (y compris contre l'anti-se9mitisme) soit anti-se9mite, en revanche, je trouve ce Val un peu louche l'ide9e d'instrumentaliser l'anti-se9mitisme e0 tout bout de champ me semble stupide et terriblement dangereuse.

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